Édito

Anne Coppieters, directrice
Lire et Écrire Communauté française

Habiter, et ne plus vivre entre les lignes

Il existe dans nos villes et nos villages des zones invisibles, des espaces où l’on survit sans jamais vraiment habiter. Le philosophe Norman Ajari1 les appelle des « espaces de l’indigne » : des interstices sociaux où certaines vies sont tolérées sans être reconnues. Le logement, pour beaucoup, n’est plus un lieu d’ancrage. C’est devenu un champ de lutte quotidienne.

La crise du logement touche largement : les loyers explosent, les quartiers urbains se gentrifient, même des jeunes ménages diplômés ont du mal à se loger et doivent s’éloigner toujours davantage des centres. À cela s’ajoutent les effets de la crise énergétique, la faiblesse du logement public, la financiarisation du sol. A fortiori, plus on s’élève dans la hiérarchie des fragilités, plus le sujet devient douloureux. De nombreux récits des apprenants de Lire et Écrire se recoupent : loyers impayables, plafonds qui s’effondrent, préavis sans recours…

Pour les personnes en difficulté avec la lecture et l’écriture, les obstacles se multiplient : comprendre un bail, lire un avis d’expulsion, rédiger une demande, décoder une facture d’énergie. L’écrit gouverne tout, et ne pas le maîtriser c’est risquer d’être dépossédé de sa capacité à se défendre. L’exclusion du logement est aussi une exclusion du langage.

Mais les espaces de l’indigne peuvent être des espaces de résistance. Par les ateliers d’alphabétisation, en Wallonie et à Bruxelles, des femmes et des hommes transforment la honte en parole, la peur en savoir. En apprenant à lire, à écrire et à parler, ils réapprennent à habiter. Habiter n’est pas seulement posséder un toit, c’est trouver sa place dans le monde commun : pouvoir dire « je » dans la cité, dans les phrases de l’histoire que nous déployons.

Depuis l’après-guerre, notre modèle collectif du logement repose sur une équation devenue fragile : propriété = stabilité = citoyenneté. En confiant à la propriété individuelle le rôle d’intégration sociale, l’État a fait du marché l’instrument principal du droit d’habiter. Or cette promesse aujourd’hui se retourne : la logique de solvabilité exclut précisément celles et ceux qui ne peuvent entrer dans le texte de la propriété.

Ce texte-là, nous devons maintenant l’interroger. Et peut-être le réécrire ensemble pour que, demain, habiter ne signifie plus vivre entre les lignes. Mais en elles, dans un récit partagé.
Bonne lecture….


  1. Norman Ajari, La Dignité ou la mort. Éthique et politique de la race, Éditions La Découverte, coll. Les Empêcheurs de penser en rond, 2019, p. 304.