C’est un peu comme dans la chanson de Jean-Jacques Goldman… Marie-Anne Smekens, formatrice à Lire et Ecrire Centre-Mons-Borinage, a fait, non pas « un bébé tout seule », mais « un jeu » toute seule ». Elle l’a fait au « feeling », avec une seule envie : que les apprennant·es des groupes alpha oraux passent un bon moment et prennent conscience de leurs acquis. Ensuite, c’est en duo, avec sa collègue Julie Authom qu’elle l’a testé, co-animé et présenté au salon des échanges pédagogiques de Lire et Ecrire le 21 octobre 2024 à Namur.

Le jeu de l’oie de Marie-Anne

Rencontre avec Julie Authom et Marie-Anne Smekens, Lire et Écrire Centre-Mons-Borinage. Interview par Cécilia Locmant, Lire et Écrire Communauté française

Marie-Anne, quel est l’élément déclencheur de ce jeu ?

Marie-Anne Smekens : En 2023, je donnais des cours à Carnières et à Haine Saint-Pierre et Julie co-animait certaines formations avec moi au sein de nos groupes alpha oraux. Notre régionale avait décidé d’organiser une « journée jeu » avec l’ensemble des apprenant.es. Je voulais trouver un support pour les personnes qui faisaient partie de nos groupes, mais il n’en existait pas beaucoup. Là, je me suis dit, et pourquoi ne pas construire un jeu de l’oie ?

Comment l’as-tu pensé ?

M-A. S. : Je voulais que ce soit vraiment une surprise. J’avais tout préparé en réfléchissant d’abord à la structure du jeu et puis à la réalisation. J’ai construit le plateau avec 39 cases et les éléments qui l’accompagnaient. Pendant plusieurs soirées, j’ai imprimé, colorié, plastifié, collé. Chaque case du plateau renvoyaient à un thème qui correspondait au vocabulaire qu’on avait travaillé pendant l’année : le tri des déchets, les animaux, les localisateurs spaciaux, les heures, les fruits et légumes, etc.

Quel a été l’accueil de ton groupe lors de cette journée ?

M-A. S. : Mon groupe n’était pas au courant de ce que j’allais faire et, au début, il était inquiet en voyant toutes ces cases et toutes ces cartes. Chacun.e se disait que ça allait être très compliqué. Et puis, comme on le constate souvent avec les personnes qui sont débutantes à l’oral, leur esprit de compétition l’a emporté. Les équipes sont allées jusqu’au bout avec la volonté de gagner !

Julie Authom : Ce que je confirme ! Et les personnes ont beau avoir un esprit de compétition, elles se soufflent les réponses entre équipes. Elles veulent vraiment que tout le monde avance.

M-A. S. : Je ne sais pas vraiment si c’est propre à leur culture, mais entre mes 2 groupes (alphabétisation et alpha oral), ce sont ces dernier.ères les plus acharné.es à gagner. Même dans les exercices de tous les jours, il y a une petite compétition qu’ils·elles s’amusent à faire : qui répondra le plus vite avec les bonnes réponses ? Bien sûr, je ne les mets pas moi-même en compétition, c’est entre eux·elles qu’ils·elles se taquinent sur leur avancée… Ce qui est génial, c’est que si un doute, l’autre lui donne la réponse donc tout est bon enfant. Ils·elles veulent gagner mais ils·elles ne veulent pas mettre que les autres soient en difficulté.

Pouvez-vous nous expliquer les règles du jeu ?

M-A. S. : Les règles sont très simples. On avance sur le plateau grâce à un dé et des pions. On peut y jouer individuellement mais aussi en équipe de 3 ou 4. Nous préférons cette option, les gens peuvent s’aider et, bien sûr, on répartit les forces de manière égale entre les différentes équipes. Cette dynamique permet de chercher ensemble et de se soutenir. On est content et on se dit : « Ah oui, j’ai trouvé la bonne réponse, c’est que je sais maintenant des choses ».

J. A. : Je préciserais que ce jeu prend en général toute la matinée…et qu’il y aussi des « cases pièges ». Par exemple une d’entre elles qui dit « Retourner à la case 10 ». Mais dès qu’on arrive avec la boîte, ils·elles se réjouissent.

Quelles sont les consignes de jeu que vous avez imaginées, pouvez-vous nous donner quelques exemples ?

M-A. S. : Oui, si je lis les cartes, il y a par exemple « Raconter une histoire avec le mot vacances », « Il est quelle heure ? « Citer trois parties de la tête », « Si on mélange du bleu et du jaune, on obtient du… », « Ecrire son nom et son prénom au tableau », « Quel drôle d’animal, tirez 3 cartes et les nommer », etc.

A travers ces consignes, quelles sont les compétences travaillées ?

M-A. S. : Elles sont très variées : le vocabulaire, un peu d’écrit, un peu de lecture, la manipulation au niveau des mathématiques en reproduisant des formes, l’expression orale, la coopération…

J. A. : Au niveau des apprentissages, dans le groupe alpha 1 que j’accompagne aujourd’hui et qui est composé d’une majorité de femmes issues de Syrie, du Maroc, de Turquie, du Kurdistan, etc., c’est assez compliqué car les gens ont la tête encombrée par beaucoup d’autres choses. Mais ils·elles sont très motivé.es, et à force de travail et d’investissement, ils·elles progressent. En formation, tout se passe bien au niveau des savoirs acquis mais dès qu’ils·elles sortent de ce lieu, ils·elles sont perdu.es, lors d’une visite chez le médecin, à l’hôpital, etc…

M-A. S. : Pour mon groupe alpha 2, les personnes viennent d’horizons assez similaires, mais avec une plus grande mixité de genre. Ils·elles peuvent se débrouiller pour des petites choses, commencent à pouvoir aller seul.es à la commune, mais la lecture et l’écriture les bloquent encore. Le plus difficile, c’est de leur donner confiance en eux.elles. Comme dit Julie, ils ont souvent l’impression qu’ils·elles ne savent pas et je dois leur dire : « Non, telle et telle chose, tu le sais ». Et quand j’entends qu’ils·elles ont été chez le docteur tout seul.es, c’est une grande victoire.

Est-ce que vous utilisez souvent le jeu dans vos groupes ?

J. A. : Je dirais deux fois par an pour faire une journée « plus légère », à la fin de chaque période. Comme je ne vois pas systématiquement les mêmes séries de vocabulaire que Marie-Anne, j’ai recréé des consignes et des séries de cartes différentes. Et cette année, Marie-Anne qui a un groupe alpha oral 2 pense rajouter d’autres thématiques. On aimerait aussi en faire un outil d’évaluation pour éviter le stress que cet exercice peut induire. Souvent, à ce moment-là, les apprenant.es ont tendance à perdre leurs moyens et leur vocabulaire.

Vous ne voulez pas en faire un outil diffusable ailleurs ?

M-A. S. : Lors de la journée des rencontres pédagogiques où il a été présenté, on m’a demandé plusieurs fois si j’en avais plusieurs exemplaires, mais sincèrement, je n’y ai même jamais pensé. Je me suis dit que tout le monde pouvait le réaliser soi-même. Il peut être adapté pour en groupe en alpha écrit aussi.

J. A. : c’est un jeu qui peut être personnalisable. Chacun peut choisir les thèmes qu’il veut travailler, peut construire son propre plateau de jeu ou en prendre un qui existe déjà. On peut aussi imaginer qu’il soit le point de départ d’un projet du groupe en début de formation en demandant de choisir les mots, les thèmes qu’ils·elles veulent travailler. Et au fur et à mesure de l’année, on crée les cartes avec le groupe.

Un plateau de jeu de ce type, les apprenant.es connaissaient déjà ?

M-A. S. : Ils·elles connaissaient les cartes et les dominos, mais pas le jeu de l’oie. Idem pour le jeu de Memory que j’ai créé sur les vêtements. J’ai dû leur expliquer qu’ils·elles allaient devoir recomposer des paires. Et les dire oralement. Mais en général, le jeu est un outil formidable avec eux.

Est-ce que, selon vous, ce support permet d’exprimer son point de vue et de débattre comme nos pratiques d’alpha populaire cherchent à le favoriser?

J. A. : Ici les gens travaillent en équipe. Ils peuvent dire : « Je pense que c’est ça » ou au contraire dire : « Non ce n’est pas ça ». Ils·elles peuvent aussi se questionner, émettre des hypothèses. Mais ce jeu n’a pas de perspective plus ambitieuse. Lorsque nous avons organisé des journées élections dans notre régionale, on aurait pu introduire ces thématiques citoyennes dans notre jeu, ce qui aurait amené un plus.

M-A. S. : A la base, je visais un moment ludique, avec une visée d’apprentissage et de révision. Je voulais que le jeu reste dans cet esprit-là.

Quelle est votre posture en tant que formatrice dans ce jeu ? Et quelle place est laissée à l’erreur ?

M-A. S. : Je suis le maître du temps et le maître des cartes. Je suis obligée d’endosser ce rôle puisque les apprenant.es ne savent pas lire. J’adapte aussi les consignes en fonction de la personne que j’ai en face de moi. Je ne peux pas les mettre en échec. Je les pousse un petit peu plus loin à chaque fois.

Est-ce que cette démarche s’inscrit dans nos pédagogies émancipatrices : la prise de conscience des choix effectués, l’élargissement du point de vue, ainsi qu’une réflexion sur les transferts déjà effectués ?

M-A. S. : Le jeu n’est pas centré sur de grands débats de société, mais les apprenant.es se rendent compte de ce qu’ils·elles ont appris, et ont la possibilité d’utiliser ces apprentissages dans la vie de tous les jours…. Aujourd’hui, ils vont dans un magasin de vêtements et ils·elles peuvent dire qu’ils ont besoin d’une jupe ou d’un pantalon de couleur verte ou noire. Avant, ils·elles pouvaient juste montrer l’article du doigt et rien de plus.

J. A. : Je pense que les apprenant.es peuvent faire le point sur leur situation, car ce jeu on peut l’adapter pour l’évaluation et l’auto évaluation. Comme disait M-A, on peut les mettre un peu en difficulté mais pas en échec, ce n’est pas le but. Ce qu’on cherche c’est vraiment de les valoriser et de leur permettre de prendre conscience de où ils·elles en sont.

M-A. S. : On pourrait ajouter aussi des pratiques plus artistiques : le dessin, le mime, etc…il y a encore des tas de possibilités avec ce jeu. Il faut du temps…

Comment ce jeu a-t-il été accueilli au salon par vos collègues d’autres régionales ?

J. A. : Il a suscité beaucoup de réactions positives de la part d’autres formateur.tices en alpha oral qui, comme nous, sont souvent démuni.es par rapport aux supports. Ils·elles ont beaucoup apprécié la manière dont nous avons abordé les choses.

M-A. S. : Au début, quand je l’ai construit, je doutais beaucoup de moi. Je l’ai montré à mes collègues proches, elles étaient toutes très emballées. Et je me suis dit : « mais pourquoi ?  La démarche n’a rien d’exceptionnel… ». De la même manière, au début, je ne me suis pas rendu compte qu’il pouvait avoir un impact aussi valorisant pour le groupe. C’est vraiment en le pratiquant avec eux.elles que j’en ai pris conscience. Et au salon pédagogique, j’ai aussi fait un nouveau pas dans cette direction. Me confronter aux réalisations des autres au départ me stressait. Je pensais que tout le monde allait trouver le jeu nul. Face aux réactions très positives de mes collègues, j’ai même commencé à prendre plaisir à participer à cette journée et à voir ce jeu sous un autre jour. Je sais que je peux continuer à l’enrichir, que je peux l’utiliser en évaluation. Lors d’une séquence de travail avec eux.elles, on fait aussi parfois ce genre de découverte. On va par exemple parler de la météo, et puis tout d’un coup, en abordant cette thématique, on ouvre de nouvelles portes auxquelles on n’avait pas du tout pensé.

Quels sont les autres supports que vous utilisez avec les groupes débutants à l’oral ?

En cœur : Les supports visuels !

J. A. : Leur expliquer avec des mots ne fonctionne pas. Ils·elles se rattachent aussi beaucoup aux images pour s’exprimer. Si on leur demande, par exemple, de nous raconter leurs dernières vacances, ils·elles sont démuni·es. On se tourne plutôt sur des découpages, des collages, qui vont servir de soutien à l’expression orale.

M-A. S. : J’aime bien leur faire travailler leur créativité aussi. Lors du salon des outils pédagogiques, j’ai vu des réalisations d’apprenant·es à la façon du peintre italien Arcimboldo1, qui réalisait des portraits avec des fruits et légumes. On s’est lancé dans ce type de compositions et ils·elles ont vraiment réalisé de magnifiques visages.

Est-ce les apprenant.es débutant.es à l’oral osent facilement exprimer des demandes et pouvez-vous y répondre ?

M-A. S. : Je leur demande souvent ce qu’ils·elles ont envie de travailler mais ils·elles disent : « Continuer comme maintenant ». Ils·elles peuvent néanmoins insister sur l’importance de la lecture et de l’écriture, mais sans exigence par rapport à un sujet précis. Je leur explique alors qu’écrire du vocabulaire qu’ils·elles ne comprennent pas n’a pas de sens. Au début ils·elles étaient un peu sceptiques, alors je leur ai mis un mot très compliqué au tableau : le mot « expérimentation ». Ils·elles savent dire les lettres car ils·elles connaissent leur alphabet, mais quand je leur demande s’ils·elles ont compris ce que voulait dire le mot, ils·elles disent « non ». Alors je leur explique que la lecture et l’écriture c’est pareil. Je mets des mots sur une feuille et je leur demande de les écrire. Ils·elles peuvent tracer les lettres, mais sans les comprendre. Donc ils·elles commencent avec ce qu’ils·elles ont besoin : l’adresse, le nom…les jours, les mois.

J. A. : Moi en tant que jeune formatrice, j’ai répondu à une demande qu’ils·elles avaient exprimée et qui, en fin de compte, s’est avérée trop complexe : la prise de rendez-vous chez un médecin. Elle supposait beaucoup de nouveaux apprentissages en même temps pour un groupe de ce niveau : le nom, le prénom, la date, l’heure, le lieu, etc…Là j’ai dû tempérer car le lien avec l’heure était difficile à établir. On a fait des petites simulations de prise de rendez-vous, mais pas toujours convaincantes. J’ajouterais qu’ils ont aussi une autre demande récurrente : le permis de conduire… c’est aussi un sujet très vaste.

Comment savoir s’ils·elles ont vraiment appris, compris ?

M-A. S. : Je leur explique toujours pourquoi je fais les choses, et je leur demande ce qu’ils·elles en pensent. Et puis quand on a fini la séquence, je leur demande s’ils·elles savent ce qu’on a appris.

J. A. : Je leur demande ce qu’ils·elles pensent de ce qu’on a vu à la fin d’une séquence de formation car on n’est jamais sûr d’être dans le bon…mais on voit très vite quand ce que nous avons mis en place ne fonctionne pas…donc si l’animation n’a pas de sens, on n’a pas peur d’abandonner…

Matériel

  • 1 dé
  • Des pions de couleurs différentes, autant que de joueurs ou d’équipes
  • Tableau des feuilles blanches et crayons
  • Tangram : modèles et pièces
  • Cartes horloge
  • Cartes animaux
  • Cartes fruits
  • Cartes légumes
  • Cartes de tri des déchets
  • Cartes pronoms et images
  • Cartes métiers
  • Cartes localisateurs spatiaux

  1. Giuseppe Arcimboldo, né vers 1527 à Milan est un peintre maniériste italien, célèbre comme auteur de nombreux portraits suggérés par des végétaux, des animaux ou des objets astucieusement disposés.