Et si la militance m’était comptée ?
La question est devenue quotidienne, presque triviale, et pourtant profondément politique : militer et travailler, est-ce encore articulable ?
Les associations ne sont pas nées par hasard. Elles sont issues d’un acte de militance : celui de citoyens et de citoyennes qui ont décidé de s’organiser pour défendre une vision du monde plus juste, plus solidaire. Cette militance constitue leur ADN. Au fil du temps, le secteur s’est structuré, professionnalisé et a pris une place essentielle dans la mise en œuvre de politiques publiques, souvent en réponse à leurs manques. Dans ce mouvement, la militance a pu sembler s’effacer ou se déplacer. Aujourd’hui pourtant, dans un contexte de fragilisation et de remise en question des missions associatives, elle réapparait comme une nécessité, au cœur même du travail.
Dans le secteur de l’alphabétisation et du FLE, nos contributeurs à ce nouveau Journal de l’alpha nous montrent que la militance est multiforme et multi-dimensionnelle.
Militer, aujourd’hui, c’est encore défiler, signer, revendiquer mais c’est aussi motiver une classe d’apprenants, accompagner une personne dans une démarche administrative incompréhensible, traduire une lettre, expliquer un droit, rassurer, orienter. C’est permettre à quelqu’un de dire « Je », dans une langue qui n’est pas la sienne, dans un système qui ne l’attend pas.
Autrement dit, la militance se déplace du dehors vers le dedans. Elle ne s’ajoute plus au travail : elle le traverse. Mais ce déplacement intervient dans un moment particulier. À l’heure où nos démocraties se droitisent, où les politiques publiques se recentrent sur des logiques de contrôle, d’activation et de rentabilité, le secteur associatif se trouve fragilisé. Réduction ou incertitude des financements, mise en concurrence, injonction à l’efficacité mesurable : tout concourt à redéfinir sa place. Ce n’est plus seulement son action qui est questionnée, mais sa légitimité même à contribuer au fonctionnement démocratique.
Dans ce contexte, la transformation de la militance prend un sens plus critique encore. Car ce qui était historiquement porté comme un projet d’émancipation collective se retrouve pris dans des cadres qui en redéfinissent les finalités. La professionnalisation et la logique de projet ont stabilisé le secteur, mais elles l’ont aussi aligné sur des exigences de reporting, de performance et d’employabilité qui peuvent entrer en tension avec ses ambitions initiales.
D’où ce décalage, désormais bien documenté : non pas la disparition de la militance, mais sa recomposition — sous contrainte. Et cette contrainte a un coût.
Un coût en termes de lisibilité politique, d’abord. Quand la militance devient diffuse, intégrée, discrète, elle perd en visibilité collective ce qu’elle gagne en intensité quotidienne. Elle devient plus difficile à assumer publiquement, parfois même à montrer, dans un contexte où l’expression militante peut être perçue comme problématique.
Un coût en termes d’identité, ensuite. Les associations oscillent entre leur rôle historique de corps intermédiaire et leur fonction actuelle d’opérateur de politiques publiques.
Mais le coût le plus immédiat est humain. Parce que si militer est devenu une composante du travail, alors la fatigue militante devient une fatigue professionnelle. Elle ne peut plus être compensée par un ailleurs, un engagement choisi. Elle s’inscrit dans le quotidien du métier : dans le débordement permanent des rôles, dans l’impossibilité de « s’arrêter », dans la tension entre aide immédiate et émancipation à long terme.
Dès lors, la question se renverse. Ce n’est plus seulement : « travailler en alpha, est-ce militer ? ». C’est : que devient la militance quand elle est absorbée par le travail, au moment même où les conditions politiques en redéfinissent les marges ?
Peut-on encore parler de militance quand elle est intégrée dans des dispositifs qui en encadrent les objectifs, les méthodes et les résultats attendus ? Ou faut-il reconnaitre qu’une autre forme de militance est en train d’émerger : moins visible, moins déclarative, mais profondément ancrée dans les pratiques ?
Cette militance-là agit au cœur des contradictions contemporaines. Elle ne se limite pas à contester, elle rend effectifs des droits fragilisés : droit à la langue, droit à l’accès aux services publics, droit à une présence humaine face à la numérisation des administrations. Elle s’incarne aussi dans des démarches qui articulent savoir et action, comme la recherche-action, en associant directement les personnes concernées à la production de réponses.
Mais une question demeure, plus structurante encore. Si la militance est à ce point intégrée au travail, peut-elle continuer à exister sans être reconnue comme telle ?
Car à défaut, elle devient une ressource implicite. Une énergie non comptée. Une exigence morale sans cadre ni protection. Dans un moment où le secteur associatif est fragilisé dans ses moyens et interrogé dans sa légitimité, ce point est décisif. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’organisation du travail, mais la capacité même de nos sociétés à faire vivre des espaces intermédiaires entre individus et institutions.
Alors, la question initiale revient, mais déplacée : et si la militance m’était comptée — non pas pour la réduire, mais pour la rendre possible dans un contexte qui la met à l’épreuve ? Non pas pour la neutraliser, mais pour lui redonner des conditions d’existence. Car le risque n’est pas sa disparition. Le risque, c’est sa dilution silencieuse — au moment même où elle est le plus nécessaire.
Bonne lecture !