Formatrice engagée en Français langue étrangère et membre d’un collectif d’écriture, Alicia nous livre le récit de son expérience auprès de son groupe d’apprenants marqué par l’exil et la résilience. Dans ce texte, elle nous montre comment ils font face aux limites du langage, de l’administration, à celles qu’ils portent en eux… et comment l’apprentissage du français devient un outil où ils se réapproprient le droit de dire « je ».

Déplacer les limites et reprendre voix

Alicia Arbid, formatrice en FLE au CPAS d’Evere et membre du collectif « Les confidentielles »

Ils sont douze.

12 personnes assises autour de moi. 12 paires d’oreilles. 12 regards. Et souvent 12 sourires aussi.

Quand ils franchissent la porte de la classe, ils portent déjà un monde sur leurs épaules. Un monde laissé derrière… un autre à apprivoiser.

Ils sont là, assis face à moi avec leurs fardes noires qui débordent de mots en français, d’images et d’exercices.

Depuis février 2025, je suis formatrice FLE « Français langue étrangère » pour les travailleurs Article 60 du CPAS. Deux matinées par semaine, je suis là pour leur apprendre le français. Mais souvent, c’est eux qui m’apprennent.

La patience. L’écoute. La ténacité. Celle d’avancer pas à pas, de dépasser les limites. Les limites du langage. Les limites d’un système.

Ils sont 12.

Certains sont arrivés en bateau. D’autres en bus, en camion. Amir a même franchi la frontière marocaine en jet-ski !

Leurs récits, ils les racontent à voix basse, entre deux exercices de conjugaisons. Ce ne sont pas des aventures. Ce sont des traversées. Des lignes droites ou sinueuses tracées à travers les cartes, les murs, les mers, les forêts, les frontières. Ils ont connu l’attente, le doute, la peur, l’humiliation et parfois même la faim.

Mais ce n’est pas de ça qu’ils parlent d’abord. Ils demandent surtout comment on écrit « rendez-vous » ou « comment on fait un CV ». Ils ne veulent pas qu’on les plaigne. Ils veulent qu’on les écoute. Juste un peu. Qu’on entende l’effort derrière chaque phrase.

Ils ne connaissent pas toujours les bons mots, mais ils ont des images. Ils en inventent. Ils plient le français et une forme de poésie surgit dans leurs phrases. Une poésie brute, maladroite parfois, mais bouleversante. Ce français-là, tordu mais vivant, me touche plus que n’importe quel manuel.

Je les regarde recommencer. Trébucher sur un mot, se cogner à notre société de l’écrit.

Aslan doit trouver un nouveau logement, Inaya se démène pour comprendre des lettres d’administration. Ioana veut écrire un mail à son chef pour demander des congés. Chana cherche un prof de néerlandais pour sa fille.

Apprendre à dire. Apprendre à écrire. Apprendre à se réinventer.

Je me demande : où est la limite ? Dans la langue ? Dans le système ? Dans la fatigue accumulée ?

Les apprenants de français langue étrangère avancent chaque jour contre des murs invisibles. Ils les rencontrent en classe, dans la rue, au supermarché.

Les limites sont partout. Dans les démarches, les murs physiques et administratifs. Dans les files d’attente trop longues, dans les guichets fermés. Dans la grammaire et dans la conjugaison.

Mais il y a d’autres limites, plus subtiles. Celles qu’on porte en soi. Les peurs muettes. Le découragement après la énième lettre incompréhensible reçue par la poste. La gêne dans le regard pressé d’un interlocuteur, dans un mot qui se dérobe. Il y a la fatigue de toujours devoir recommencer. De demander à l’autre de répéter ou de parler moins vite.

Ils sont 12.

Certains s’épuisent. D’autres tiennent debout par orgueil, par amour, pour leurs enfants restés là-bas ou pour ceux nés ici, qui s’acclimatent bien plus vite qu’eux.

Je vois dans leurs yeux l’épuisement de ceux à qui on a demandé mille fois de s’expliquer.

Nom, prénom, date d’arrivée, itinéraire exact. Racontez ce que vous avez vécu. Apportez les preuves. Soyez crédible. Dites la vérité, mais il ne faut pas trop d’émotions non plus.

Ils sont 12.

Et tous ont connu des violences ou des obstacles face à des yeux bureaucratiques suspicieux.

Alors, ils ont pris l’habitude de devoir se justifier. Ils parlent des limites de leur français, s’excusent de leur accent.

J’ai lu quelque part que le langage structure la pensée. Je me demande comment on fait pour se défendre quand les mots manquent ? Comment expliquer à une administration pourquoi on a fui, pourquoi on est resté, pourquoi on n’a pas de papiers — sans les mots pour le dire ?

Mais pour eux, ce manque de mots, n’est qu’une étape de plus sur un chemin déjà semé d’obstacles.

Alors je remets une limite professionnelle et je reprends le cours. Ils sont 12.

Et ce matin en classe, on a parlé du passé et du présent. Distinguer « j’avais » et « j’ai », « j’étais » et « je suis ». Mais les verbes, ici, sont des cicatrices. Ils tracent une ligne invisible entre ce qu’on a été, ce qu’on aurait pu être.

Entre ce qu’on avait et ce qu’il nous reste aujourd’hui.

J’étais chauffeur dans mon pays.

J’avais une maison.

J’étais marié.

J’avais une boutique de vêtements.

J’ai… laissé mes enfants et ma femme là-bas.

Et ce matin en classe, on a parlé du passé et du présent. Distinguer « j’avais » et « j’ai », « j’étais » et « je suis ». Mais les verbes, ici, sont des cicatrices. Ils tracent une ligne invisible entre ce qu’on a été, ce qu’on aurait pu être.

Entre ce qu’on avait et ce qu’il nous reste aujourd’hui.

J’étais chauffeur dans mon pays.

J’avais une maison.

J’étais marié.

J’avais une boutique de vêtements.

J’ai… laissé mes enfants et ma femme là-bas.

On insiste sur le présent :

Je suis balayeur de rue, je suis technicienne de surface, je suis jardinier, je suis commis de cuisine.

Je suis là.

J’ai du courage. Ils sont 12.

Je les interroge sur leurs souvenirs pour parler de conjugaison. Parfois, c’est comme ouvrir un robinet à sacrifices. Chaque phrase est une tentative pour dire l’absence, les deuils sans corps, les adieux jamais prononcés. Certains n’ont pas pu enterrer un parent, accompagner un proche malade, dire aurevoir. Le passé est plein d’amputations.

Et moi, je suis là, entre le tableau blanc et le flot de leurs histoires. Je dois trouver la limite. Entre autoriser la parole et éviter qu’elle ne devienne un gouffre. Entre laisser parler et protéger le cadre et la cohésion de groupe. Je ne suis ni psychologue, ni juge, ni confidente, je suis formatrice FLE. Je suis là pour ouvrir des portes de langue, pas des blessures. Mais comment enseigner le passé sans le réveiller ?

Comment parler des souvenirs sans les fragiliser ? Alors, on crée des phrases – refuges : Je suis ici. J’avance.

On parle aussi du futur. Surtout le futur proche. Celui qui n’existe pas dans le Bescherelle.

On quitte les souvenirs pour parler des projets à venir et de ce qu’on tente de devenir.

On questionne la manière de raconter une histoire pour multiplier les points de vue dans un monde rempli de clichés.

Je leur dis que le monde n’est pas obligé de parler d’eux à la troisième personne. Je leur apprends à utiliser le « je » (« sujet verbe complément »).

Bien plus que la conjugaison, je veux leur apprendre à dire « je » pour reprendre sa propre souveraineté. Dire « je », c’est se désigner, s’affirmer pour trouver sa place malgré la différence. C’est s’autoriser à exister dans une langue qui n’est pas la sienne, dans un pays qui ne les attendait pas, dans un monde qui les résume trop souvent à des chiffres, des statuts, des cases à cocher.

Et eux, ils me donnent en retour cette forme d’espérance tenace qu’on appelle dignité. Même quand les mots ne viennent pas. Même quand les silences parlent plus fort.

Il n’y a pas de leçon pour ça. Seulement des présences, des écoutes, des tentatives. Et des limites — toujours à déplacer, à dépasser.

Leurs limites quand leurs lèvres cherchent un son qui refuse de sortir, quand leur bouche s’arrête au milieu d’une phrase parce que le mot n’arrive pas.

Et puis il y a mes propres limites, en tant que formatrice. Mes craintes et mes doutes.

J’ai peur de transmettre un message unique. Un français raide et administratif, un français qui classe et trie, un français qui coupe plus qu’il ne relie. Je ne veux pas les enfermer dans une langue qui ne serait qu’un outil d’intégration ou d’évaluation. Je voudrais que le français devienne pour eux un espace d’expression, de nuance, d’invention.

Alors je pense le cours comme une danse, une musique. Il y a des silences, des rythmes, des improvisations. Et quand les mots manquent, c’est le corps qui prend le relais. Les gestes, les regards, les sourires, les mimes.

Le langage n’est pas que verbal. Il est aussi là, dans la tension d’une posture et dans l’ouverture d’un visage. C’est ce français-là que je voudrais enseigner : un français habité, vibrant, multiple. Un français qui ne gomme pas les accents, mais les accueille.

Un français qui se laisse transformer.

Et c’est là, dans cet espace suspendu entre deux langues,
que la magie opère. Le « je » devient un levier. Le mot
« limite » se retourne. Il ne désigne plus seulement un mur mais une ligne qu’on frôle ou qu’on redessine à force de courage.

Ils sont 12.

Et ils savent que la limite n’est pas une fin, mais une étape, un seuil à franchir. Et derrière chaque seuil franchi, il y a une victoire discrète.

Peut-être qu’au fond, c’est ça apprendre une langue : se réapproprier le droit de dire « je », à sa manière, dans ses mots, dans son rythme. Ne pas parler « comme il faut »,
mais comme on est.

Ils sont 12. On a dû limiter le groupe pour des raisons d’espace et de dynamique. Ils sont 12 mais ils rayonnent comme mille.


  1. www.lesconfidentielles.be/agenda