Édito

Anne Coppieters, directrice
Lire et Écrire Communauté française

Dans une époque marquée par l’incertitude, les guerres, les fake news et la multiplicité des canaux d’information et de communication, où la complexité du réel semble parfois insaisissable, comprendre le monde est devenu un impératif. Cet enjeu dépasse largement le simple accès à l’information : il s’agit avant tout d’un processus critique, ancré dans l’alphabétisation populaire formant des esprits capables d’interroger, contextualiser et relier les savoirs. Ce numéro du Journal de l’alpha explore cette nécessité et les moyens d’y parvenir.

L’éducation, telle que promue par l’OCDE et l’Union européenne, tend à être perçue comme un instrument d’adaptation à une économie de marché concurrentielle.

À l’inverse, l’alphabétisation populaire défendue ici s’inscrit dans une perspective critique, s’appuyant sur les travaux de penseurs comme Edgar Morin et Paulo Freire. Comprendre le monde ne signifie pas seulement accumuler des connaissances, mais surtout développer une capacité d’analyse, un regard réflexif sur les dynamiques sociales, économiques et politiques. Comme le soulignait Freire, l’apprentissage de la lecture est une « relecture du monde » : il ne suffit pas de déchiffrer des mots, encore faut-il les inscrire dans une compréhension critique du contexte.

Les classes populaires sont au cœur de cette problématique. Comme le rappelle Jean-Louis Siroux, la sociologie oscille entre deux écueils : le populisme, qui idéalise ces pratiques, et le misérabilisme, qui les réduit à leurs manques. Or, comprendre le rapport des apprenants à l’écrit ou aux savoirs nécessite de sortir de ces cadres réducteurs et de reconnaître que ces pratiques s’inscrivent dans des rapports de domination. C’est ce que démontre également Laura Fournaux, en ancrant l’alphabétisation populaire dans une démarche collective et participative : il ne s’agit pas seulement d’apprendre à lire et à écrire, mais bien d’outiller les apprenants pour qu’ils deviennent acteurs de leur propre vie et de la société.

Cet enjeu est d’autant plus crucial dans un monde où les crises successives (sanitaires, économiques, sociales) exacerbent les inégalités et fragmentent le lien social. Nathalie Denis et Caterina Morabito décrivent comment ces crises ont bouleversé les dynamiques d’apprentissage, soulignant la nécessité d’un dispositif renouvelé, ancré dans les réalités des apprenants. Pour remotiver un public fragilisé, il faut partir de leurs besoins concrets et les aider à reconstruire du sens, à retrouver une capacité d’agir malgré l’adversité.

C’est aussi l’un des enseignements des ateliers animés par Frédéric Maes, qui montrent que les sciences et les mathématiques sont des outils précieux pour affiner sa compréhension du monde. Comprendre le fonctionnement des marées, des saisons, ou les bases de la physique, ce n’est pas seulement acquérir des savoirs techniques, c’est aussi se donner les moyens d’interpréter le réel, d’exercer son esprit critique et de ne pas être démuni face aux discours trompeurs.

Enfin, Bénédicte Verschaeren insiste sur l’importance de l’ancrage dans l’histoire : comprendre le monde, c’est aussi comprendre d’où l’on vient, reconnaître les continuités et les ruptures qui façonnent nos sociétés. Ses ateliers d’histoire sociale offrent aux apprenants un cadre pour relier leur vécu à des dynamiques plus larges, leur permettant de se situer dans une trajectoire collective et d’en tirer des enseignements pour le présent.

En somme, ce numéro du Journal de l’alpha montre que comprendre le monde n’est pas un exercice solitaire, mais un effort collectif, où chaque individu, à travers son expérience et ses questionnements, contribue à construire une intelligence partagée. Plus qu’une compétence, c’est une nécessité pour quiconque refuse de laisser la marche du monde à « ceux qui savent » et veut reprendre prise sur son existence et sur la société.

Bonne lecture !