Il est courant de questionner ce que le salariat fait à la militance, mais plutôt que d’entrer par cette voie, j’ai voulu rencontrer des travailleuses du secteur alpha, pour leur demander si, selon elles, « travailler en alpha, c’est militer ? ». Je pose l’hypothèse que le travail en alpha est potentiellement intrinsèquement militant. Parce qu’il déborde de son cadre pour se mettre en lien réel avec les autres, dans une posture de « Care » vis-à-vis des apprenant·es. Et, parce que l’alphabétisation populaire est une pratique militante en ce qu’elle vise à l’émancipation en cherchant constamment à refuser les rapports de domination.

Est-ce que travailler en alpha, c’est militer ?

Sarah De Laedt, Lire et Écrire Bruxelles

5 femmes ont accepté de répondre à cette question, ces rencontres individuelles ont eu lieu sans que nous nous mettions d’accord sur la définition du terme « militer ». J’ai souhaité partir de leur représentation personnelle de ce mot, et laisser place à leur parole, une parole qui raconte un métier, une posture. Et cette posture dessine elle-même une proposition, très proche de celle de Sarah Durieux1, celle de militer autrement. J’ai eu la chance de m’entretenir avec trois formatrices – du Collectif Alpha, de Lire et Écrire Bruxelles et de Bruxelles Laïque-, une coordinatrice de centre alpha bruxellois et enfin une pédagogue2. Toutes ces personnes travaillent dans des structures qui pratiquent « l’alpha pop » : l’alphabétisation populaire. Ces rencontres n’ont pas été pensées pour en constituer un échantillon représentatif, voici le biais de sélection : toutes ces femmes travaillent depuis plus de dix ans dans le secteur et sont de ferventes défenseuses de cette approche. Alors il serait donc plus juste de titrer : « Est-ce que travailler en alpha pop, c’est militer ?», et plutôt que de tirer un inutile suspens, répondons d’emblée, que selon nous 6, c’est un grand « Oui ».

Militer c’est rêver à un autre monde

Dans cette question se cache un présupposé : celui qu’il y a un socle de valeurs partagées, un rêve de plus de justice sociale, un refus de se laisser dire que tout est bien tel quel.

Nour : « J’ai la chance de pouvoir faire un métier où je peux défendre les valeurs qui me tiennent à cœur, porter toutes les luttes au sein même de mon boulot. Des luttes de justice sociale, d’égalité, d’accès aux droits. L’alpha n’est pas isolée du monde : les politiques ou toutes les situations, même géopolitiques, ont un impact sur les citoyens. Et sur qui arrive dans nos centres alpha. On ne peut pas se dire que ce qui se passe en dehors ne nous concerne pas ».

Dans cette question se niche aussi une définition du mot « militer », toute personnelle et pourtant partagée. Lors de ces rencontres, un silence s’est installé après cette question. Et puis, chacune, à sa manière, s’est aperçue que, sans l’avoir nécessairement nommé, travailler en alpha c’est militer.

Pauline : « C’est permettre à ces personnes d’être alphabétisées, d’acquérir la connaissance pour pouvoir se défendre, faire exercer leurs droits au logement, aux soins de santé, aux allocations, à plein de choses que les personnes nous partagent. Alphabétiser est une forme de militance ».

Sophie : « Travailler en alpha c’est donner des outils aux personnes qui ont des besoins, ou qui formulent la demande de vouloir apprendre, lire, écrire, découvrir. C’est militant car cela mobilise du temps, de l’énergie de les accompagner vers leur émancipation ».

Louise : « Oui, c’est une manière de militer, dans le sens d’essayer de donner une chance à des gens d’apprendre. De leur donner confiance en eux ainsi que des clés de compréhension du monde et donc plus de pouvoir sur leur environnement. Si le projet s’arrête à leur apprendre à écrire et à parler du français, ce n’est pas de la militance ».

Mais pourquoi et comment se forge cette action d’alphabétisation militante ? Et qu’est-ce que cela implique pour nos travailleuses ?

Dans la suite de cet article, je développerai l’hypothèse que le travail en alpha est potentiellement intrinsèquement militant. Parce qu’il déborde de son cadre pour se mettre en lien réel avec les autres, dans une posture de « Care » vis-à-vis des apprenant·es. Et, parce que l’alphabétisation populaire vise l’émancipation de son public en cherchant constamment à refuser les rapports de domination.

Urgence, soin et fatigue… se mettre « au service de »

Un métier qui déborde de ses prérogatives

Sophie « Maintenant, avec la conjoncture, j’ai plein de personnes, essentiellement des femmes, qui vont être exclues du chômage, qui sont complètement paniquées car elles reçoivent des textos, des messages, qu’elles ne comprennent pas. Je prends le temps de leur expliquer, de les orienter vers des permanences spécifiques ou de réexpliquer ce que le CPAS a dit. C’est du temps que je mobilise qui, normalement, ne devrait pas faire partie de ma charge de travail ».

Si le travail en alpha apparait comme militant, c’est parce qu’il déborde. Être en première ligne, c’est rencontrer des humain·es plusieurs fois par semaine et ne pas pouvoir ignorer leurs réalités sociales. Ce métier qui déborde, consiste souvent à faire plus, à faire ce qui est nécessaire, dans un contexte social difficile, aggravé par l’analphabétisme.

Pauline : « Et c’est la difficulté : où je dois m’arrêter ? On est formatrices, mais on peut, par exemple, donner un coup de main à la personne qui est en demande parce que c’est urgent, afin qu’elle soit reconnue en tant que personne humaine, pour qu’elle puisse continuer à venir au cours, à travailler. Ce sont des soucis de santé, mais il y a aussi des questions administratives, de communication avec le CPAS, l’école, Actiris, etc. L’enjeu est de faire en sorte que la personne acquiert de la confiance, puisse être capable de faire les choses par elle-même. Cela demande du temps ».

Le rôle et les missions des associations sont complexes, voire contradictoires, et parfois déborder, c’est remettre en question une partie du cadre imposé.

Florence : « On habite toujours un poste, on l’interprète, on le transforme. Dans l’associatif, on nous demandait de contrôler les présences, conditionnant leurs droits. J’ai toujours combattu ce rôle de flic ou de sous-fifre des administrations ».

Les réformes actuellement menées au niveau fédéral ainsi qu’en Fédération Wallonie-Bruxelles, notamment celles qui concernent le chômage, le CPAS ainsi que la question de « l’accueil », visent à rendre l’accès aux droits de plus en plus difficile ou moins stable qu’auparavant. Les associations seront poussées à jouer un rôle dans cette nouvelle donne. « L’État social actif » cherchera à les utiliser davantage pour étendre et déléguer les contrôles, en même temps qu’elles verront leur public de plus en plus en difficulté. Rêver et œuvrer à un monde plus juste demandera alors de penser les actions, même les plus infimes, et à agir en conséquence.

Louise : « Quand on dit qu’il faut ‘faire de la pédagogie’, souvent cela signifie expliquer aux personnes ce qu’on souhaite qu’ils fassent. Ce n’est pas de la pédagogie. La vraie question est : pourquoi ne viennent-ils pas ? »

Le Care au cœur des pratiques

En arrivant dans le secteur, j’ai été marquée par le soin et l’attention portée aux apprenant.es. Je me demandais si ce soin était théorisé, ou s’il s’expliquait « simplement » par le caractère très féminisé du secteur doublé au fait qu’il s’agisse d’associations et non d’institutions plus historiquement structurées (comme l’école). Il n’y a sans doute pas une bonne réponse, mais si l’on s’en réfère à la définition de Joan Tronto, c’est bien du Care3 que l’on observe. Selon lui, le Care se caractérise par 4 dimensions :

  • Se soucier de (caring about), c’est-à-dire prêter attention à repérer un besoin.
  • Prendre soin de (taking care of), soit prendre ses responsabilités pour répondre à ce besoin.
  • Donner le soin (caregiving).
  • Recevoir le soin (care-receiving), c’est-à-dire être dans l’échange avec l’autre pour s’assurer que le soin répond au besoin.

Sophie : « On cherche à savoir, depuis quelques années, si les personnes ont un réseau d’aide sociale, de soutien et de soins. Si les personnes sont isolées, on met en place quelque chose avec elles, on prend le temps ».

Nour : « J’aimerais, dans le moment où je m’octroie l’apprentissage de cette langue, y aller en étant vraiment sûre de me sentir en sécurité, accueillie et surtout sentir que ce lieu est là pour moi. Lorsqu’ il y a des injustices, prendre soin les uns des autres et être hautement solidaires. C’est ainsi qu’on peut s’en sortir, se nourrir, garder ou retisser des liens et proposer autre chose que ce qu’on est en train de nous servir : de l’individualisme qui nous divise et nous monte les uns contre les autres. La notion de care est importante ».

Ces extraits d’entretiens témoignent de ce souci du besoin et d’une prise en charge responsable. Ou qui tente de l’être. Souvent, une fois l’action réalisée, on est tentées de ne pas vérifier si celle-ci était adéquate. Le risque est grand alors d’infantiliser les personnes avec lesquelles on travaille, ou de se contenter de penser que la réponse qui nous semblait juste (sans conscience de notre position) était, sans aucun doute, la bonne4. Échanger, écouter humblement, s’inquiéter et chercher à comprendre si ce que l’on a mis en œuvre correspond aux besoins, cela demande de travailler sur un fil : entre égalité souhaitée et pensée, et rôle attribué. À trop vouloir être aux autres, à vouloir soutenir, depuis une autre position, il y a le risque de faire trop, de faire plus que ce qui est réellement émancipateur.

Sophie raconte, à ce propos, avoir voulu héberger une apprenante : « En fait, elle avait surtout besoin que je lui prépare ses exercices parce qu’elle allait bientôt revenir et se sortir de ses problèmes. Elle avait besoin de savoir que je serais là. Cette expérience m’a permis de comprendre ma place, de me situer par rapport aux besoins des personnes, et finalement de leur émancipation et de ma propre émancipation aussi ».

Nour : « Le public guide chacun de mes actes. Les demandes peuvent sortir du cadre mais je reste vigilante à ne pas accepter celles qui ne leur rendent pas service et qui risquent de les mettre davantage en difficulté. J’essaie d’orienter vers les personnes qui peuvent véritablement leur apporter une aide ».

Une fatigue militante

Sophie : « J’ai dû me nourrir ailleurs. Mon boulot m’épuise trop pour m’engager sur d’autres combats militants ». 

Dans les mouvements sociaux, il est courant de regretter les absent·es. Or, certain·es sont déjà là. Dans leur quotidien : formatrices alpha, profs, infirmières, etc. Travailler en utilisant continuellement les compétences relationnelles, en ayant à cœur de faire attention, face à un public précarisé et mis sous pression, en étant dans le Care, cela épuise. Cette fatigue professionnelle, apparait précisément parce que le métier est une forme de militance.

Florence : « Je suis contente de retrouver des groupes. Mais, en fait, quand tu es tous les jours face à des groupes, avec toutes leurs difficultés sociales plus l’alpha, plus la militance, plus le reste, plus… Tu n’as pas le temps. Ce n’est pas possible ».

Y a-t-il quelque chose dans l’alpha pop d’intrinsèquement militant ?

Louise : « L’alpha pop, c’est vraiment cette posture d’ouverture et d’humilité ».

C’est probable. Les racines de cette approche sont à chercher dans l’éducation populaire, un mouvement vaste, porteur d’espoirs que certain·es considèrent comme insensé. Il trouve son origine dans le mouvement ouvrier et l’on date souvent sa formalisation à l’après première guerre mondiale. Le positivisme du mouvement ouvrier se heurte alors à la boucherie de la guerre et à une immense déception : bien que de nombreuses personnes aient été scolarisées, cela n’a pas empêché les sentiments nationalistes et belliqueux. Déception qui ne sera que plus grande après 1945. Il s’agit alors de refuser que l’école continue d’enfermer les savoirs, de développer d’autres manières d’apprendre, en considérant toujours la question politique – on dirait aujourd’hui la question des dominations structurelles -, et la non-hiérarchisation des savoirs. De développer nos savoirs dans une égalité réelle entre chacun.es. Parce qu’apprendre ensemble oblige à l’altérité, confronte et développe l’esprit critique mais aussi la solidarité.

L’alphabétisation populaire est, selon Sylvie Pinchart, « une pratique pédagogique qui met en dialogue constant et nécessaire action et réflexion. A Lire et Écrire, nous formalisons cette orientation dans un outil que nous avons nommé la roue carrée. Elle donne à voir, met à plat, déplie les multiples dimensions de l’apprentissage des langages fondamentaux et savoirs de base, et inscrit cet apprentissage dans un projet plus global d’émancipation individuelle et collective. C’est une invitation à questionner, interroger et réfléchir tant ce qu’on apprend (les contenus, les objets) que le comment (les méthodes, les processus cognitifs…), le pourquoi (ce qui nous motive) et le pour quoi (le résultat, les effets…).5 »

Florence : « Avant je donnais des formations en FLE. […] Avec l’alpha, la question du rapport de pouvoir m’a rendue vigilante. Comment ne pas reproduire des rapports post-coloniaux ? À partir du moment où tu conscientises ce rapport de pouvoir et que tu inscris la relation pédagogique dans la réflexion critique, que tu sois salariée ou non, ton action aura une portée militante ».

Et cette posture, celle de l’alphabétisation populaire, elle part d’un rapport curieux et disponible. Elle part du groupe, et d’une remise en question permanente des pratiques.

Florence : « En alpha, tu es toujours bousculé. Les petites références théoriques te servent à analyser ce que tu fais dans la pratique, mais elles ne sont pas forcément partagées par les autres. Tout le monde est différent, les parcours sont très variés. Et avec les apprenant·es, le décalage peut encore être plus grand.  C’est ce que j’aime bien : on ne sait pas coller des étiquettes aux gens ».

Cette posture de l’alpha pop et de l’éduc pop, cherche à partir des savoirs du groupe et oblige à une humilité, une recherche continue dans la pratique et une attention au pouvoir.

Et cette posture, me semble elle-même une proposition militante à adopter partout ailleurs.

Florence : « C’est aussi de se remettre en question quand ça ne marche pas. C’est aussi une posture, je trouve, la militance. Ne pas penser qu’on sait mieux que les autres. Une de mes apprenantes m’a dit : ’ce n’est pas parce qu’on n’a pas les mots en français qu’on ne réfléchit pas et qu’on n’est pas au courant’ ».

Et si militer c’était adopter la posture de l’alpha pop ?

Selon Sarah Durieux, « l’activisme est quelque chose à offrir et pas à accomplir, c’est remettre en question sa place dans le monde et l’usage qu’on fait de son pouvoir. C’est une manière d’être au monde entre responsabilité et solidarité ». Cette définition, je l’ai lue en fin d’entretien à ces travailleuses, et toutes s’y sont reconnues.

Les travailleuses se positionnent comme des classes intermédiaires, dominantes à certains égards, et dominées à d’autres. Contrairement à leurs apprenant·es, elles possèdent des « privilèges » : celui de savoir lire et écrire, et pour certaines d’être nées ici, d’être ancrées, d’avoir un certain niveau d’étude. La société valorise peu leur métier, comme la plupart des métiers sociaux de première ligne, et leurs bas salaires rendent leurs conditions matérielles d’existence difficiles lorsqu’elles ne possèdent pas de capital (d’un métier précédent mieux payé, ou familial).

En classe, avec le groupe, il s’agit donc de continuellement rebattre les cartes, et de se laisser le moins possible enfermer dans le rôle de la détentrice des savoirs. Tout en étant consciente de l’impossibilité d’effacer cette différence effective entre elles et eux : elles sont payées pour être là, face à des personnes qui ne possèdent pas encore des savoirs centraux dans la société.

Sophie : « Le militantisme ne se fait pas seul. C’est une dynamique collective où on s’émancipe les uns des autres ».

Circulation du savoir, mais aussi de la solidarité.

Nour : « En étant solidaire, je prends soin de moi aussi. On est un tout ».

À partir du travail de Magali Joseph6 qui reprend le cadre analytique de Jacques Ion, nous avons discuté de l’évolution de la figure du militant, depuis l’engagement total vers l’engagement distancié. Leurs réactions m’ont étonnée tant elles étaient proches. Il y a le rejet de « tous les ismes », une peur de se noyer dans le dogmatisme et de s’effondrer, un refus de renoncer à être un individu et une conviction de la nécessité du collectif.

Sophie : « Je crois que les personnes qui sont dans un engagement total se leurrent un peu. J’ai l’impression qu’on peut se perdre là-dedans ».

Nour : « Je suis guidée par cette volonté de justice sociale. On parle de burn-out militant. Moi, au contraire, c’est quelque chose qui me porte. Tant que je milite, je vis ».

Leurs positions de travailleuses militantes en alpha semblent leur permettre un quotidien en adéquation avec leurs valeurs, tout en les protégeant des risques identifiés dans le « monde militant ».

Florence : « La militance, c’est un engagement personnel, avant d’être un engagement collectif. Il faut une certaine conviction et une vision du monde partagée. La difficulté réside dans le fait de créer ou rencontrer des collectifs au sein desquels on ne se noie pas en tant qu’individu mais où l’on peut se retrouver et apprendre, etc. » 

Est-ce que ce travail fonde leur définition du militantisme ou que leur trope les aient attirées vers ce travail ? Toujours est-il que la proposition qu’elles dessinent donne à penser une autre manière de lutter, une manière qui sorte de la comptabilité, de la performance et met au cœur l’éthique et le soin. Faire attention tout le temps à tout : sa position, celles des autres, aux rapports de domination et au but final à atteindre.

Pauline « On est militant ou on ne l’est pas. On a son pouvoir d’agir, qu’on peut exercer. Ce n’est pas une question d’heures, c’est une façon d’être ».

Florence « Oui, c’est une manière d’être au monde, tout le temps, qui est fatigante et pleine de contradictions. Et que tu exerces comme tu peux »

Dans son livre, « Militer à tout prix », Sarah Durieux invite toutes les organisations (qui visent une transformation du monde), à s’affranchir de la culture capitaliste et des rapports de domination qui, au lieu de rendre nos structures plus performantes, nous enferment dans la compétition et les critiques stériles, et surtout finissent par nous épuiser. Elle y développe l’idée que notre besoin d’appartenance au groupe peut nous pousser à dépasser nos limites, mais que ce besoin de reconnaissance et d’appartenance n’est pas évacué. Elle nous invite à mettre le Care au cœur des actions, à offrir plutôt qu’à prendre et à continuellement travailler les liens entre toutes les personnes avec lesquelles nous sommes en contact. Et nos formatrices ne disent pas autre chose…

Sophie « Cette manière d’être me plait bien. C’est ce lien, celui qu’il y a entre les personnes, cette solidarité. Les personnes ne sont pas que dans un apprentissage. Sans lien, ils n’y arrivent pas, je n’y arrive pas … Il n’y a rien qui se passe. Cela vaut pour tout le monde ».

Car, pour paraphraser mes interviewées, militer c’est peut-être avant tout une manière d’être dans certaines actions. Il s’agit d’agir, notamment de donner des cours d’alpha, mais de le faire sans prendre une posture haute, en assurant la confiance de celles et ceux qui vivent des injustices et des dominations.

Dans ces temps maussades, il m’est agréable de me rappeler qu’un autre monde est déjà là,7 lorsqu’elles accueillent, soutiennent, discutent et se laissent bousculer par les humain·es qui leur font face. Humblement, quotidiennement.

Ce monde est attaqué, à nous toustes de le préserver, de ne pas perdre de vue la question du comment et du lien, même dans la peur. De continuer à prendre soin de tous ces mondes, et de les (re)faire grandir.


  1. Sarah Durieux, ancienne directrice de la plateforme « change.org », a écrit plusieurs livres sur la militance, notamment « Changer le monde, manuel d’activisme pour reprendre le pouvoir » sorti en 2012, et « Militer à tout prix, comment nos collectifs nous font souffrir », paru en 2025.
  2. Les prénoms ont été changé, et les postes ne sont pas précisés par la suite. Je vous invite à rencontrer Nour, Pauline, Sophie, Florence et Louise.
  3. Cette notion, qui a été développée en 1982 par Carol Gilligan, est une éthique de l’acte, des choix et actions quotidiennes. Mais le Care se pense à l’échelle collective et sociétale, il ne s’agit pas de « faire bien tout.e seul.e », mais de mettre en place des institutions dans lesquelles l’éthique du Care est centrale. Son insuffisante traduction française est « soin » ou encore « sollicitude ».
  4. Cet écueil a d’ailleurs été développé par Jérémie Piolat dans « Sudalisme, l’imaginaire qui nourrit le racisme », paru en 2023, à partir d’une enquête de terrain dans le secteur de l’alphabétisation bruxellois. Il montre comment les biais racistes interviennent dans les formations.
  5. https://journaldelalpha.be/edito-8.
  6. Magali Joseph, La fin de la militance ? La crise identitaire des associations, pp.17-24