Partir des problèmes des gens
Les personnes analphabètes souffrent d’illectronisme1. C’est la raison pour laquelle Lire et Écrire Bruxelles a intégré les technologies de l’information et de la communication (TIC) dans les formations en alphabétisation qu’elle dispense2. Plus fondamentalement encore, depuis de nombreuses années, l’association a identifié le numérique, et la place croissante qu’il occupe dans nos vies, comme un véritable enjeu de société. En s’emparant de cette problématique, elle a créé une base et un cadre pour des actions collectives en la matière.
La fermeture des accueils physiques des services essentiels durant la pandémie de Covid-19 a fait office d’électrochoc. Elle a mis en lumière un problème latent : les individus qui ont des difficultés avec le numérique ont de plus en plus de mal à accéder à leurs droits3. En étudiant le sujet de manière approfondie, Lire et écrire Bruxelles a dressé plusieurs constats généraux. Les personnes analphabètes comptent parmi les premières victimes de la numérisation galopante de la société4. Et les professionnels chargés de l’alphabétisation deviennent, quant à eux, les intermédiaires entre leur public et les services digitalisés5.
Fin 2022, le projet d’ordonnance “Bruxelles numérique” du gouvernement bruxellois, ambitionnant de faire du digital le principal canal de communication entre les administrations et les citoyens, a fourni une occasion de se mobiliser.
Ce contexte a constitué le point de départ de la campagne “l’humain d’abord !”. Pour changer les choses et améliorer l’accès aux droits et aux services, l’institution d’alphabétisation, ses formateurs et ses apprenants se sont alliés à d’autres associations et à d’autres publics interpellés et submergés par la vague numérique6.
Agir avec les gens
Différents outils et activités ont été développés et mis en place pour stimuler l’implication des collègues et des apprenants, voire d’autres organisations et d’autres personnes, dans la campagne “l’humain d’abord !”, portée et organisée par Lire et écrire Bruxelles.
Créer des fiches pédagogiques
Afin que les formateurs en alphabétisation s’emparent des enjeux liés à la numérisation de la société et à l’exclusion sociale que ce phénomène génère, afin qu’ils soient en mesure de les partager avec leurs apprenants tout en développant un travail d’apprentissage de la langue, plusieurs fiches pédagogiques ont été réalisées par des travailleurs issus de différents services de Lire et écrire Bruxelles7.
S’y trouvent par exemple des photos de services où le numérique est nécessaire (la commune, la gare, le fournisseur d’énergie…) ainsi que des phrases avec du vocabulaire et de la grammaire spécifiques (“j’ai besoin d’un guichet et d’un téléphone pour accéder à mes droits”, “je veux un guichet ou un téléphone”).
Récolter des témoignages
Des “cartons jaunes aux services communaux” ont été mis en circulation afin que les citoyens vulnérabilisés par le numérique puissent y noter (ou y faire noter dans le cas des personnes rencontrant des problèmes pour écrire) les difficultés qu’ils rencontrent pour accéder à leurs droits (prise de rendez-vous en ligne, problèmes pour utiliser les bornes dans les communes…)8. Dans le même ordre d’idée, des « habitants-testeurs » ont été dans plusieurs maisons communales pour tester l’accessibilité des différents services. Les résultats de ces enquêtes ont systématiquement été transmis aux autorités compétentes.
Organiser des manifestations
A plusieurs reprises entre 2022 et 2024, Lire et écrire Bruxelles a organisé des rassemblements devant les maisons communales et le parlement bruxellois pour revendiquer l’ouverture de nouveaux guichets physiques dans les administrations de la capitale. A chaque fois, les apprenants en alphabétisation ont été conviés à venir manifester.
Plus fondamentalement même, et en cohérence avec les enjeux de l’alphabétisation populaire, ce sont les apprenants eux-mêmes qui ont organisé certains aspects de ces évènements.
Ils ont ainsi pris une part non négligeable dans le travail de mobilisation. Ils ont cherché à convaincre d’autres apprenants à venir. Ils ont mobilisé leur entourage avec des messages vocaux. Ils ont averti leurs voisins et les autres habitants de leur commune en collant des affiches dans les commerces du quartier et en distribuant des tracts au marché.
Certains apprenants ont aussi préparé des prises de parole à faire en public. Lors de rassemblements réunissant plusieurs centaines de personnes, ils ont témoigné de leurs difficultés avec le numérique (“Quand on téléphone, il faut appuyer 1, 2, 3. Et alors, le téléphone se met à chanter. Après, la carte prépayée est vide.”), ils ont formulé des revendications et ont scandé des slogans (“Nous voulons du respect ! Nous voulons des guichets !”)9.
Participer à des ateliers “pancartes”
En amont de ces actions collectives, des ateliers de création de pancartes et de slogans ont été organisés dans les centres d’alphabétisation, afin que les apprenants puissent exprimer leurs principaux griefs et doléances de façon originale, voire artistique.
Se donner les moyens de ses ambitions
Pour obtenir des résultats, la campagne “l’humain d’abord !” a dû rassembler beaucoup de monde. Seuls, les personnes analphabètes et leurs soutiens auraient sans doute eu du mal à être entendus. Mais en étant les moteurs d’un mouvement protéiforme de grande ampleur, ils ont réussi à créer un rapport de forces en leur faveur. Et ils ont démontré que défendre les droits des analphabètes permet de défendre les droits de tout le monde.
A force de persévérance et de détermination, un front d’associations et de Bruxellois est parvenu à faire changer la loi10. Grâce à la mobilisation citoyenne, toutes les administrations régionales et communales à Bruxelles doivent désormais être accessibles via quatre canaux : le numérique mais aussi le guichet, le téléphone et le courrier postal11.
De nouveaux combats en perspective
La campagne “l’humain d’abord !” est désormais confrontée à deux nouveaux défis.
Premièrement, force est de constater que l’ordonnance “Bruxelles numérique” n’est pas appliquée sur le terrain. Les administrations communales ne la respectent pas et ne proposent pas systématiquement le guichet, le téléphone et le courrier postal pour communiquer avec elles. Le secteur associatif et des citoyens ont donc décidé de continuer le combat pour obtenir des changements réels, pour que l’accès aux droits soit concrètement amélioré. Dans sept communes bruxelloises (dont Anderlecht, Saint-Gilles, Ixelles, Molenbeek et Schaerbeek où sont installés les centres d’alphabétisation de Lire et écrire Bruxelles), des associations soutenues par leur public se sont coalisées pour pousser les autorités locales à respecter la loi12.
Deuxièmement, une loi fédérale et un décret en Fédération Wallonie-Bruxelles relatifs à l’accessibilité des services publics sont en cours d’élaboration. Le projet défendu au niveau fédéral est problématique car il ne garantit non pas trois canaux d’accès non numérique mais seulement un. Le mouvement Lire et écrire a lancé l’alerte et des centaines d’associations actives dans toute la Belgique ont adressé une lettre ouverte à la ministre fédérale chargée du dossier pour critiquer son texte13.
“Quand on a manifesté, on a réussi à changer la loi à Bruxelles. Mais pour l’instant, ça n’a rien changé dans notre vie de tous les jours. On veut recommencer à manifester !”… Au moment où ces lignes sont écrites, apprenants et travailleurs de Lire et écrire Bruxelles continuent à militer. Ils sont en train de préparer de nouvelles actions pour forcer tous les niveaux de pouvoir du pays à améliorer l’accès aux droits.
- Contraction d’ “illettrisme” et d’ “électronique”, pour parler des difficultés rencontrées par des adultes avec le numérique.
- Voir : https://www.alpha-tic.be.
- Fondation Roi Baudouin, Baromètre Inclusion numérique 2024. Disponible sur : https://www.calameo.com/read/001774295f8190a0f968e?authid=GjXuHcs7LcLj
- Iria Galván Castaño, Les personnes analphabètes à l’épreuve de la dématérialisation des services d’intérêt général. La situation à Actiris, l’office régional bruxellois de l’emploi, 28 avril 2022. Disponible sur : https://lire-et-ecrire.be/Les-personnes-analphabetes-a-l-epreuve-de-la-dematerialisation-des-services-d Iria Galván Castaño, L’accès des personnes analphabètes aux guichets : la situation dans sept administrations communales bruxelloises, décembre 2025. Disponible sur : https://lire-et-ecrire.be/L-acces-des-personnes-analphabetes-aux-guichets-la-situation-dans-sept.
- Justine Vleminckx et Martin Kern, Le travail social face aux défis du numérique, in Les cahiers de la recherch’action, n°16, octobre 2024. Disponible sur : https://www.fdss.be/wp-content/uploads/2024_CRAC_PUB_Cahier-16_deq_A5_FR_V03.pdf.
- Daniel Flinker, De quoi la campagne contre l’ordonnance Bruxelles numérique est-elle le révélateur ?, 5 mars 2024. Disponible sur: https://lire-et-ecrire.be/De-quoi-la-campagnecontre-l-ordonnance-Bruxelles-numerique-est-elle-le.
- Deux fiches pédagogiques sur le sujet sont disponibles, ici : www.alpha-tic.be/sensibilisation-a-la-mobilisation-contre-le-projet-de-bruxelles-numerique et ici : www.alpha-tic.be/sensibilisation-a-la-mobilisation-contre-le-digital-par-defaut.
- Iria Galván Castaño, Carton jaune aux services communaux : 156 avertissements d’exclusion, 4 septembre 2025. Disponible sur : https://lire-et-ecrire.be/Carton-jaune-
aux-services-communaux-156-avertissements-d-exclusion. - Voir par exemple la vidéo : Les Bruxellois·e·s disent non à Bxl numérique. Rassemblement du 18 avril 2023 à Anderlecht. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=jMQdK2bSZns.
- Décret et ordonnance conjoints de la Commission communautaire française, la Région de Bruxelles-Capitale et la Commission communautaire commune relatifs à la transition numérique des autorités publiques, MB 21 février 2024. Disponible sur : https://etaamb.openjustice.be/fr/decret_n2024001474.
- Edwina Taylor, Le droit à un contact humain dans l’administration numérique, 16 décembre 2025. Disponible sur : https://www.uclouvain.be/fr/instituts-recherche/juri/cedie/news/taylor-novembre2025.
- Lire et Écrire Bruxelles, L’humain d’abord : participez aux actions pour améliorer l’accès aux communes, 20 novembre 2025. Disponible sur : https://lire-et-ecrire.be/L-humain-d-abord-participez-aux-actions-pour-ameliorer-l-acces-aux-communes.
- Collectif, Lettre ouverte à la ministre Vanessa Matz, pour garantir l’accès humain aux services publics, 28 janvier 2026. Disponible sur : https://lire-et-ecrire.be/Lettre-ouverte-a-la-ministre-Vanessa-Matz.
