Militante de l’éducation populaire, formatrice en alphabétisation engagée du monde associatif, Ourida Farhi défend depuis plus de vingt ans le droit à la langue comme un droit fondamental. À travers son parcours, elle interroge le militantisme, les conditions d’accueil des personnes migrantes et les tensions croissantes qui traversent le secteur associatif français.

« Je ne voulais pas seulement former, je voulais défendre les droits des personnes étrangères pour améliorer leurs conditions d’existence »

Rencontre avec Ourida Farhi, formatrice et coordinatrice à Culture et Liberté, Lille. Interview par Aurélie Leroy, Lire et Écrire Communauté française

Comment es-tu devenue militante et qu’est-ce que cela signifie pour toi ?

Le terme « militantisme » provient du vocabulaire de la doctrine politique militaire. Être militant·e, c’est prendre les armes, se mobiliser, lutter. C’est être dans une forme d’engagement collectif pour une cause, qu’elle soit sociale, politique, associative ou syndicale.

De mes 15 ans jusqu’à mon entrée à l’Université, je me suis engagée dans les mouvements d’éducation populaire comme l’Association Catholique des Enfants1 et la Jeunesse Ouvrière Chrétienne2. Nous nous rencontrions entre jeunes des quartiers populaires pour réfléchir et s’investir dans des projets communs pour plus de justice et de solidarité. 

J’ai ensuite travaillé comme institutrice dans l’enseignement maternel et primaire pendant 8 années. A la fin de cette période, j’ai repris des études en Sciences de l’Éducation et de la formation des adultes au Centre Universitaire d’Économie et d’Éducation permanente.  Je participais, à l’époque, à la défense de la culture et des intermittents dans des petites associations culturelles et environnementales. Au cours de mes études, j’ai fait du bénévolat en accueillant à la fin des années 90 des réfugiés russophones de l’ex-URSS. Ces derniers avaient un diplôme de niveau secondaire ou supérieur. J’ai mis en place des groupes en Français langue étrangère. En m’engageant dans cette voie, j’ai coordonné une action répondant aux besoins d’apprendre la langue auprès d’une population sans droits. A l’époque, le responsable pédagogique avait porté cette action au niveau de la politique de la ville et obtenu une subvention, ce qui m’a permis de me professionnaliser. Je suis devenue ainsi salariée et formatrice en alphabétisation à Culture et Liberté3, association d’éducation populaire. Les formations d’alphabétisation s’adressent aux personnes qui n’ont pas été ou peu scolarisées dans leur pays d’origine4. En tant que française d’origine kabyle, j’ai découvert ma part d’étrangère et suis devenue sensible à l’histoire des conditions d’accueil des immigré·es. Je ne voulais pas juste être formatrice linguistique pour répondre aux besoins des personnes dans les démarches administratives et les actes de la vie quotidienne. Je voulais militer, défendre leurs droits pour améliorer leurs conditions d’existence, pour qu’elles prennent conscience de leur environnement et accèdent à leurs droits.

Quels droits défends-tu au travers de la formation en alphabétisation ?

Nous revendiquons le droit à la langue auprès d’un public très éloigné de la formation au niveau économique et des critères de sélection. Ce droit a été soutenu par les politiques locales. Depuis, j’accompagne les apprenants au passage d’un diplôme en langue française du niveau A1 à B2 du Cadre européen commun de référence pour les langues5. Nous nous opposons à la succession des lois sur les conditions de plus en plus restrictives d’accueil des nouveaux migrant·es. Depuis le 1er janvier 2026, le niveau B2 est requis pour obtenir la nationalité française, le B1 pour un certificat de résidence de 10 ans, et le A2 pour une carte de séjour. Avant, le niveau B1 suffisait pour être naturalisé, ce qui me semblait déjà très exigeant. Apprendre une langue prend du temps. Certaines personnes ont besoin de deux ans, d’autres de beaucoup plus. J’ai des apprenant·es présent·es depuis dix ans. Dans mes rapports, je ne justifie pas seulement avec des chiffres et des tableaux Excel : j’explique que l’apprentissage linguistique permet l’accès aux droits culturels et à l’émancipation. Or les pouvoirs publics attendent des groupes rapidement formés et un fort turnover.

Militer, c’est revendiquer le droit à la langue, mais aussi travailler sur les droits des femmes, des citoyen·nes, des parents, sur les représentations sociales, sur les injustices. Avec mes groupes, nous abordons l’histoire des droits et de leur accès. Ces discussions font émerger des points de vue très différents : par exemple certaines femmes considèrent le travail comme une injustice, estimant que leur rôle est d’élever leurs enfants et d’autres non. Tout le monde n’a pas la même vision des injustices, les mêmes représentations sociales du rôle de la femme.

J’ai mené en 2022 un travail de portraits de femmes avec un groupe d’apprenantes car j’ai réalisé que, chez les femmes immigrées, il y avait souvent une césure forte entre leur vie d’avant et leur vie future. Beaucoup sont comme suspendues dans l’attente : un logement, des papiers, une stabilité. Le présent semble ne pas exister.

À travers ces « portraits révélés », je leur ai demandé de puiser dans leur passé : quels savoir-faire, quels talents peuvent être transmis à leurs enfants et donner du sens à leur vie aujourd’hui ? Beaucoup exerçaient un métier dans leur pays d’origine. Grâce à la recomposition des éléments essentiels de leur histoire, l’une d’elles a acquis la confiance nécessaire pour obtenir son permis de conduire, valider un niveau DELF (diplôme d’études de langue française) malgré les oppositions initiales internes et externes (les interdits sont en elles aussi). 

Ton public est-il militant, en posture de lutter pour ses droits ?

Non, pas au sens classique du terme. Il y a beaucoup de peur. Militer, c’est se rendre visible, et pour des personnes en situation administrative précaire, c’est risqué. Participer à des manifestations est très compliqué pour eux : ils craignent les arrestations malgré qu’ils soient accompagnés par les associations. Depuis le début de l’année, dans le Nord de la France, il y a eu plusieurs interventions policières et des reconductions en centre de rétention.

Nous travaillons néanmoins sur la prise de conscience citoyenne, politique et culturelle notamment à travers des podcasts sur le racisme et les discriminations, en partenariat avec la Ligue des droits de l’Homme.

Quelle place a le travail en réseau dans vos actions de militance ?

Il est important. Nous travaillons souvent avec notre réseau d’associations. À la suite d’une rencontre avec des partenaires européens en 2001/2003 consacrée à la comparaison des conditions d’accueil des personnes migrantes et sur l’accès aux droits politiques des populations extracommunautaires, nous avons engagé, au sein de Cultures et Liberté, une réflexion approfondie sur nos propres pratiques d’accueil. L’enjeu était de répondre aux besoins du public au-delà de la seule formation linguistique. Certain·es apprenant·es perdaient leur logement et se retrouvaient à la rue ; nous les orientions alors vers notre réseau associatif pour un accompagnement plus global.

Je travaille avec les centres sociaux lillois depuis 2001. Ces structures d’éducation populaire, implantées dans les quartiers populaires de la ville et polysubventionnées par la Ville de Lille, l’Etat et les collectivités territoriales ont pour mission de répondre aux besoins des habitants : soutien à la parentalité et à la scolarité, ateliers sociolinguistiques, repair-cafés, actions autour de la santé, de l’environnement, et bien d’autres initiatives.

Quel regard portes-tu sur la militance actuelle au sein du secteur associatif ? As-tu observé certaines évolutions ?

Nous sommes dans une crise. Nous nous sommes mobilisé·es avec notre réseau, pour défendre les centres sociaux qui sont en difficulté financière. On se mobilise sur la mort des associations, sur la baisse des subventions publiques. Il y a de plus en plus d’associations qui ferment en France. La part des subventions publiques dans les ressources des associations a chuté de 40% entre 2005 et 20206. De nombreuses associations se sont tournées vers une logique marchande. Nous répondons aux injonctions des financeurs au travers des appels à projets7 qui nous mettent de plus en plus en concurrence avec les autres associations. C’est une logique comptable, une gestion aride, qui ne donne pas sens à la créativité, à nos actions. En octobre, le Mouvement associatif8, qui rassemble près de 700 000 associations, a mené près de 300 actions sur le territoire français pour défendre le secteur9. Mais comment résiste-t-on quand on est dans la survie ? C’est de plus en plus difficile, nous perdons des forces vives… Lorsque les subventions sont en perte de vitesse, nous avons tendance à nous incliner davantage. La gestion, la justification par des chiffres, des résultats devient importante. Ma résistance, c’est redonner du sens collectif à nos actions en dehors de ces injonctions.

Comment vois-tu le travail associatif et militant de demain ? Quelles actions et causes te tiennent à cœur de défendre demain ?

Au-delà des conséquences des pertes de subventions de la part de nos pouvoirs publics, nous pouvons remettre en cause nos pratiques de formation et de sensibilisation de notre public. Je connais une association « Intermèdes Robinson »10 qui fait de la Pédagogie sociale dans la rue au cœur des quartiers avec les gens du voyage. Les salarié·es et bénévoles organisent des animations dans les quartiers, ils et elles vont chercher leur public. Ils et elles forment sur les lieux de vie des personnes en difficulté de lecture et d’écriture. Nous devrions davantage, en tant qu’association d’éducation populaire, se diriger vers ces formes d’engagement. Mais c’est compliqué car nous sommes tenu·es, administrativement parlant, à ce que les lieux de formation soient fermés physiquement : avec une table, des chaises, un crayon…

Nous souhaitons continuer à résister afin de faire évoluer les lois sur l’accueil et le droit des personnes étrangères au travers des actions culturelles et de la reconnaissance des leurs compétences qu’elles ont acquises tout au long de leur vie. Pour certaines, cela passe par l’engagement bénévole, le courage de prendre part à la vie sociale et culturelle ; témoignant ainsi de leur volonté de séjourner durablement sur le territoire français.

Nous avons fait récemment un appel au Conseil d’Etat avec le Secours populaire et d’autres associations contre l’élévation du niveau des tests de français prévus par la « loi immigration » du 26 janvier 2024 pour les citoyens non-européens qui souhaitent s’installer plus durablement sur le territoire français11. Pour la carte de séjour pluriannuelle de 2 à 4 ans, il faut désormais atteindre le niveau A2 (comprendre des phrases isolées, communiquer sur des tâches simples) au lieu du niveau A1 (comprendre des énoncés très simples, se présenter). Pour un titre de résident (séjour de 10 ans), le niveau B1 (parler de façon cohérente, raconter un évènement, etc.) est exigé en place du niveau A2. Et pour la nationalité française, la personne doit atteindre le niveau B2 c’est-à-dire pouvoir désormais comprendre des textes complexes, argumenter et s’exprimer de façon spontanée et détaillée sur de nombreux sujets. C’est un niveau difficile. Pour celles et ceux qui ont un emploi et qui vivent en France depuis des années, cette nouvelle exigence pourrait avoir un impact significatif sur leur avenir…S’ils n’arrivent pas à atteindre le niveau dans les 3 ans, ils et elles peuvent devenir expulsables. Et le nombre d’heures données est en baisse, fautes de financements suffisants. Il y a eu un reportage fait par France 2 sur le sujet. Les journalistes ont fait passer le test de français de niveau B2 (candidats à la naturalisation) à dix volontaires qui ont suivi des études supérieures et universitaires en France. La moitié des personnes ont échoué à l’épreuve écrite mais ont compensé à l’épreuve orale. Deux d’entre eux ont échoué et n’ont pas obtenu leur propre nationalité12…. 

Moi, je continuerai de défendre le droit des étrangers par le droit à la langue. C’est ma condition d’être humain pour les droits communs et culturels aujourd’hui.


  1. Voir : www.ace.asso.fr.
  2. Voir : https://joc.asso.fr/la-joc-cest-quoi.
  3. Voir : www.culture-et-liberte.asso.fr.
  4. En France, l’illettrisme se distingue de l’analphabétisme. Les actions contre l’illettrisme concernent les personnes qui ne maîtrisent pas la lecture, l’écriture, le calcul après avoir suivi leur scolarisation en France.
  5. Les niveaux de langues sont explicités ici : www.coe.int/fr/web/common-european-framework-reference-languages/table-1-cefr-3.3-common-reference-levels-global-scale.
  6. Martin Bobbel et Dominique Joseph, Financement des associations : face à la baisse des subventions, le Conseil Economique et Social lance l’alerte, 28 mai 2024,cwww.lecese.fr/presse/communiques/financement-des-associations-face-la-baisse-des-subventions-le-cese-lance-lalertewww.lecese.fr/presse/communiques/financement-des-associations-face-la-baisse-des-subventions-le-cese-lance-lalerte.
  7. Le financement associatif en France a subi de profondes transformations ces dernières années. Sous la pression des normes de gestion (issues des interprétations du droit européen), la subvention a été massivement remplacée par l’appel à projets. L’association ne propose plus, elle répond à un cahier des charges et se retrouve en concurrence avec d’autres associations. Voir : https://sep-unsa-education.org/subventions-a-leducation-populaire-la-fin-dun-modele.
  8. Ce mouvement défend les enjeux de près de la moitié des associations en France, actives dans différents domaines (sport, jeunesse, droit international, éducation populaire, sanitaire, social…). Le monde associatif français compte 20 millions de bénévoles et 1,8 million de salariés.
  9. Voir : https://reporterre.net/Ca-ne-tient-plus-les-associations-au-bord-du-gouffre-financier.
  10. Voir : www.intermedes-robinson.org et www.laurent-ott-formations.org.
  11. Les candidats doivent également passer un test civique. Ce test civique, qui est informatisé désormais, comprend une série de questions à choix multiples sur les droits et devoirs de la vie en France, le système institutionnel et politique, les principes et les valeurs de la république, etc. Un taux de 80% de bonnes réponses est exigé. 
  12. France 24, Nouvelle loi immigration : polémique sur le niveau français exigé pour les tests de français, www.youtube.com/watch?v=nXimESI0mQo.