En alphabétisation, le jeu ne se limite pas à créer de la convivialité : il devient un outil de formation à part entière. À travers plusieurs années d’animation d’ateliers Jeux, cet article propose des repères concrets pour penser le jeu comme espace d’apprentissage, de coopération et de prise de conscience des savoirs mobilisés.

Fiche pédagogique : Jouer en apprenant, apprendre en jouant

Bénédicte Verschaeren, Collectif Alpha de Molenbeek (à la retraite), Lire et Écrire Bruxelles

Introduction

Pendant plus d’une dizaine d’années dans le cadre de cours d’alpha, j’ai animé un atelier Jeux une fois par semaine au Collectif Alpha à Molenbeek.

Tout a démarré avec le projet Alpha Jeux de Lire et Écrire Bruxelles1, coordonné par Hélène Renglet que j’ai rejointe en 2012. Nous avons souvent travaillé ensemble, c’est pourquoi l’utilisation du nous est fréquente dans ce texte. En fin de texte, vous trouverez divers articles que nous avons écrits. Ce texte-ci en constitue une synthèse, c’est-à-dire quelques propositions suite à nos animations Jeux.

Dès le début du projet de Lire et Ecrire Molenbeek en 2011, la ludothèque communale de Molenbeek « Spéculoos » étant partie prenante, notre atelier se situait dans ses locaux. C’est un avantage d’être hors du centre de formation pour le vivre. Un grand choix de jeux était mis à notre disposition. Une douzaine de personnes, hommes et femmes y participaient.

La demande du public en alpha est d’apprendre à bien parler le français, à mieux le parler, à mieux le comprendre ; d’apprendre à écrire, à lire, à comprendre la Belgique et le monde au quotidien, sont tout aussi formulés comme demandes, ces aspects viendront compléter les objectifs des jeux proposés. L’atelier Jeux répond certainement aux souhaits des apprenants d’améliorer leur français.

Je vous propose ici 5 aspects de l’Atelier Jeux qui pour moi sont les 5 axes les plus importants de ces activités.

1 — Le jeu : un outil de formation

Le jeu m’apparaît comme étant un outil de formation (parmi d’autres bien entendu), contribuant à renforcer l’apprentissage. Il favorise une approche globale de la langue en situation. « Il permet non seulement de renforcer ses compétences linguistiques mais également d’acquérir des prérequis à l’apprentissage de la lecture-écriture. Le jeu permet aussi de développer une réflexion « méta » sur leurs apprentissages et de faire le lien avec des apprentissages similaires réalisés à d’autres moments de leur formation. La notion de plaisir liée au jeu vient renforcer ces apprentissages. » 2

Ces activités demandent concentration, énergie mentale et font dès lors appel à des moments « construits » avec une méthodologie propre. Et tout comme dans un cours d’alpha, l’activité jeu proposée nécessite en fonction des objectifs visés d’être construite avec une méthodologie. Objectifs et méthodologie ne sont pas sensiblement différents de ceux visés dans un cours de français.

2 — Convivialité et cohésion du groupe

« Souvent on considère le jeu comme une activité ludique pour se distraire, briser la glace en début de cours ou « se réveiller » en fin de cours, pour mettre de l’ambiance, développer la convivialité… Certes, c’est tout cela, mais il faut ajouter que de nombreux jeux proposent des activités d’apprentissage. »3

Quel que soit le jeu, chaque membre du groupe détient la parole, doit prendre la parole à son tour, et participe. Oser dire JE, s’affirmer dans le groupe me semble essentiel. Personne ne peut rester sur le carreau, c’est tous ensemble que l’on avance. Chacun joue, gagne et/ou perd. Les plus bavards doivent parler moins, les plus taiseux ont leur temps de parole au même titre que les autres. Le jeu renforce aussi la cohésion du groupe, suscite la solidarité et la coopération et la (re)prise de confiance en soi.

Un moment pour rire et penser à autre chose que le quotidien est souvent mis en avant par les apprenants ainsi que le plaisir de réaliser tous ensemble quelque chose – même si au départ quelques-uns étaient peu preneurs. Ils disent aussi : « ça ouvre la tête ! ».

3 — Solidarité

Si la solidarité est importante, donner des indices à ceux qui se sentent en difficulté, pourquoi pas, mais il faut néanmoins être vigilant à ne pas voler la participation ou la réussite aux personnes qui ont besoin de plus de temps pour comprendre les arcanes du jeu. Le formateur devra choisir les jeux en ayant toujours en tête la réussite de tous.

Le jeu : un atout pour mieux parler le français ou comment développer la maîtrise du français parlé. Bien souvent dans les groupes dits « avancés », les apprenants sont en demande de mieux maitriser l’oral. Bien souvent les formateurs ne sachant pas trop
quoi faire leur disent qu’ils parlent bien puisqu’ils les comprennent.

À mon sens cela ne suffit pas. Je pense que l’approche du jeu permet à chaque membre du groupe de progresser. Le jeu « Tout en nuances » s’articule autour des pronoms ; le matériel est très visuel, dès lors les apprenants comprennent bien ce dont il s’agit. « Il la porte » ; « l’homme porte une valise » ; « il les porte » ; « il les lui porte » ; « ils les leur portent » ; … :  ces différentes phrases sont déclinées au singulier et au pluriel et permettent aux apprenants de mieux percevoir les finesses de la langue.  Les apprenants de ce groupe dit « fort » m’ont demandé d’organiser l’année suivante des cours de ce type en précisant à nouveau qu’ils ne maîtrisent pas suffisamment le français parlé et que grâce à des activités de ce type ils sentent qu’ils avancent. Le jeu, même utilisé partiellement, est un atout et un facteur de progrès.

Ce type de jeu avec le matériel pédagogique4 est diffusé surtout auprès des logopèdes. Aux formateurs de développer un jeu de ce type avec des caractéristiques semblables ou… l’emprunter.

Identifier collectivement les objectifs du jeu : le jeu « Tout en nuances » a permis que chaque apprenant exprime ce qu’il a appris. Quant à moi, je peaufinais en utilisant le vocabulaire grammatical précis, par exemple le mot « pronom », mot que certains du groupe connaissaient.

J’aurais pu choisir d’autres jeux qui sont au top 5 des apprenants, je vous invite à consulter le site www.alpha-jeux et à choisir un ou des jeux aux objectifs qui correspondent à vos groupes. Vous y trouverez de nombreux jeux, et pas seulement des jeux de type didactique !

4 — Différents moments qui contribuent au succès de l’activité

Il est tout d’abord important que chaque membre du groupe comprenne pourquoi nous leur proposons tel ou tel jeu, et comprenne aussi ce qu’il est en train de faire et pourquoi.

Dès lors, une activité en amont sur le thème « apprendre en jouant : pour ou contre » est appropriée. Chaque personne du groupe s’exprime sur ses représentations du jeu : ce qui est bien, ce qui ne va pas. Mais elle évoque aussi ses souvenirs d’enfant, et comment leurs propres enfants appréhendent le jeu.

Ensuite l’activité se poursuit selon différentes étapes qui nous semblent pertinentes pour travailler les jeux5 avec un groupe en formation Alpha. Je vous renvoie à la page « Méthodologie » du site www.alphajeux6. Nous, Hélène et moi, avons identifié différents moments, ceux-ci contribuent à la réussite de l’activité ainsi qu’à notre posture de formatrices.

  • Introduction au jeu (mise en contexte)
  • Observation du matériel
  • Présentation des consignes
  • Partie(s) de jeu
  • Verbalisation de sa stratégie. Comment ai-je procédé ?
  • Identification des objectifs poursuivis de manière collective

Je ne m’étendrai pas sur ces étapes, mais je vous propose un temps d’arrêt sur les deux derniers items.

5 — Réflexion « méta »

Verbaliser la stratégie adoptée est important pour progresser. Se questionner sur sa façon de jouer, expliquer pourquoi on a procédé ainsi, c’est être obligé de mettre en mots ce qui est entendu de tous. Cela donne la possibilité d’opter pour une autre stratégie, de s’améliorer dans le jeu, de peaufiner sa façon de jouer après avoir entendu celles des autres. Tout bénéfice à cette mise en commun pour également prendre conscience ou mieux comprendre ce qu’on a fait. Cela permet de le retenir, de fixer et de transférer ces acquis.  Tout formateur sait que sans prise de conscience de ce que nous avons appris, il n’y a pas de réel apprentissage.

L’atelier Jeux, donc, permet de réfléchir à ce qui se passe en groupe ou pour soi, de mesurer ses compétences à travers un moment convivial. Mais pas seulement, un travail méta doit aussi être mis en place pour dépasser le « j’aime / je n’aime pas » qui investit uniquement l’ordre affectif d’une partie de jeu.

La réflexion « méta » est proposée à partir de la question : « qu’est-ce qu’il s’est passé dans notre cerveau ? ». Les premières fois, ce ne sera peut-être pas évident pour les apprenants de bien percevoir ce que nous leur demandons, mais, assez rapidement, ils vont donner les objectifs du jeu. Ils diront : « c’est un jeu pour parler, un jeu pour se casser la tête, un jeu pour apprendre du vocabulaire, un jeu pour réfléchir, se concentrer, mémoriser… »

C’est énoncer des objectifs en quelque sorte, une compétence utile qui entraînera sans doute l’identification des objectifs poursuivis dans les cours de français. Le lien s’impose car les activités de jeu ne constituent pas une bulle à part.

Les objectifs pointés ci-dessus sont également développés dans les activités de français.

En voici quelques-uns : observation, discrimination visuelle, mémorisation visuelle, logique, compréhension de consigne, classement, association, juxtaposition, nommer, déduction, discrimination auditive, émissions d’hypothèses, notions spatiales, imagination…

Permettre aux apprenants de verbaliser les objectifs dans une animation jeu entraînera sans doute une compétence à identifier les objectifs dans les cours de français. Dès lors faire des liens entre les apprentissages similaires à d’autres moments de la formation nous semble important.

Réfléchir aux objectifs, les identifier, tirer le sens du travail nous semble essentiel. Ces objectifs permettent d’aller plus loin dans notre travail de formateurs, c’est donner des outils aux apprenants. Lors d’un travail de synthèse, nous avions fait correspondre objectifs et jeux. Sur différentes bandelettes étaient écrits les objectifs que les apprenants avaient tenus lors d’une séance précédente. Collectivement ils devaient les placer sur le jeu correspondant. Ils se sont concentrés, se souvenaient des jeux et de leurs paroles.

Conclusion

Il ne me reste qu’à vous souhaiter de bonnes parties avec vos groupes, et non « que le meilleur gagne » mais que tous participent et que le groupe en redemande !

Nous, c’est-à-dire Hélène Renglet et Bénédicte Verschaeren


  1. https://lire-et-ecrire.be/Alpha-Jeux-13977
  2. Journal de l’Alpha, n°219 « la grammaire, c’est aussi jouer à l’inspecteur … ou allier apprentissage et plaisir », p.73-84
  3. Article Journal de l’Alpha n° 219
  4. ‘Tout en Nuances’ jeu édité par L’atelier de l’Oiseau magique. Vous trouverez sur le site Alpha-Jeux les règles du jeu, ainsi que les objectifs (compréhension de phrases orales et écrites, compréhension de textes, discrimination auditive, discrimination visuelle, observer, nommer, verbaliser).
  5. Les éditions du Grand Cerf propose également du matériel d’apprentissage ludique et pédagogique.
  6. A chaque jeu son objectif spécifique vous les trouverez détaillés sur le site Méthodologie du site www.alphajeux.be 
  7. Sur le site de www.Alpha-jeux de Lire-et-Ecrire, vous trouverez de nombreux jeux présentés qui ont tous été expérimentés dans différents groupes.