Créé collectivement avec des apprenant·es de Lire et Écrire Luxembourg, Voyage au Paradis ? est bien plus qu’un simple jeu de société. Inspiré de récits migratoires réels, il devient un support pour apprendre, échanger, raconter et questionner les représentations autour de l’exil, de l’accueil et du vivre-ensemble. À travers ce projet reconnu en éducation permanente, Maryse Pochet, formatrice chez Lire et Écrire Luxembourg, revient sur la démarche profondément participative qu’elle a menée avec sa collègue formatrice, démarche où le jeu permet autant de travailler la langue que de reprendre confiance en sa propre parole.

« Voyage au Paradis ? » : Quand le jeu devient un espace de parole, de création et d’émancipation

Entretien avec Maryse Pochet de Lire et Écrire Luxembourg. Interview par Lisa Ianni, Lire et Écrire Cf

À première vue, Voyage au Paradis ? ressemble à un jeu de parcours : des cartes, un plateau, des étapes à franchir. Mais très vite, le jeu dépasse sa mécanique. Inspiré de trajectoires migratoires et construit à partir de témoignages d’apprenant·es de Lire et Écrire Luxembourg, il ouvre un espace de discussion, de réflexion et de partage autour des réalités de l’exil, des espoirs du départ et des difficultés de l’arrivée.

Né à Bastogne à la suite d’un travail autour de l’immigration et d’une collaboration avec la ludothèque locale, le projet s’est développé progressivement avec les apprenant·es, impliqué·es dans toutes les étapes de sa création : récits, illustrations, tests, conception du plateau ou encore fabrication des cartes. Pensé au départ comme un projet local et artisanal, Voyage au Paradis ? a finalement été produit à plus de 500 exemplaires et continue aujourd’hui à circuler dans des formations, animations et projets d’éducation permanente.

Dans cet entretien, Maryse Pochet partage avec nous son parcours, sa manière de travailler et sur ce que le jeu permet de faire émerger : une parole, une confiance, mais aussi une reconnaissance des savoirs et des expériences des apprenant·es.

Maryse, comment es-tu devenue formatrice ? Quelle place ce métier occupe-t-il aujourd’hui dans ta vie ?

Maryse Pochet : À la base, j’ai fait des études de marketing, mais je n’ai jamais exercé. J’étais mère au foyer, j’ai élevé mes enfants. Et puis, à 48 ans, mon mari est parti. Je me suis retrouvée seule, sans expérience professionnelle, complètement démunie. À ce moment-là, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose, mais je ne me sentais pas capable de me lancer directement dans un emploi. Le bénévolat m’a semblé plus accessible.

J’avais déjà entendu parler de Lire et Écrire, alors j’ai pris contact. On m’a expliqué qu’il fallait suivre une formation. Je l’ai faite, puis j’ai réalisé un stage. J’ai continué comme bénévole pendant deux ans avant d’être engagée lorsqu’un poste s’est libéré. Aujourd’hui, cela fait douze ans que j’exerce ce métier, dont neuf comme salariée, et j’adore toujours mon travail. Pour moi, ce n’est pas seulement transmettre. C’est surtout partager. On donne beaucoup, bien sûr, mais on reçoit énormément aussi.

C’est un métier très prenant. Je suis quelqu’un de très investie :
je pense constamment à mes formations, même en dehors du travail. Et puis il y a toute la charge émotionnelle. On est confronté à des parcours de vie parfois très lourds. Quand on est quelqu’un d’empathique, ça touche forcément.

Comment décrirais-tu ta manière de travailler avec les apprenant·es ?

M.P : Je dirais que ce n’est pas vraiment de l’enseignement au sens classique. Le mot ne me correspond pas totalement. Je parlerais plutôt de partage. On n’est pas dans une posture de “celui·celle qui sait” face à “ceux·celles qui apprennent”. On est dans une relation d’échange. Les apprenant·es sont adultes et surtout, ils·elles sont là parce qu’ils·elles le veulent. Cette différence change énormément de choses. On sent une vraie envie d’apprendre.

Et puis, dans les ateliers, il y a quelque chose de très humain qui se joue. Les personnes déposent parfois des choses personnelles, parfois très fortes. L’écriture permet cela : il est souvent plus facile de passer par l’écrit que de dire les choses directement à l’oral. Par exemple, avec la démarche ÉCLER (Écrire, Communiquer, Lire, Exprimer, Réfléchir), les apprenant·es écrivent à partir d’un souvenir, d’un sentiment ou d’un message à transmettre, sans se soucier de la forme dans un premier temps. L’enjeu est de leur permettre de s’exprimer avec leurs propres mots, sans que la peur de l’erreur ne bloque l’écriture.

Ce n’est qu’ensuite que le travail sur la langue intervient, après le partage et surtout l’écoute. Le texte est alors retravaillé à l’aide d’outils comme l’Eurêka, un dictionnaire phonétique qui permet de partir des sons pour retrouver les mots de manière autonome, avant de corriger, réécrire et éventuellement numériser le texte. Tout cela vise avant tout à redonner confiance.

Comment organises-tu tes formations dans des groupes aussi hétérogènes ?

M.P : Je travaille avec plusieurs groupes, notamment à Arlon et à Bastogne. Ce qui les caractérise vraiment, c’est leur diversité. Dans un même groupe, il peut y avoir des personnes qui lisent déjà relativement bien et d’autres qui ne reconnaissent pas encore leur prénom. À cela s’ajoutent des présences très variables et des entrées régulières en cours d’année. En réalité, on n’a jamais deux fois le même groupe. Donc il faut s’adapter en permanence.

Je prépare mes séances, bien sûr. J’en ai besoin, ça me rassure. Mais dans les faits, je fais rarement exactement ce que j’avais prévu. Je me laisse beaucoup porter par ce qui émerge du groupe et par les situations du quotidien. Une fois, par exemple, une apprenante est arrivée avec une facture d’électricité qu’elle ne comprenait pas. On l’a lue ensemble, ligne par ligne. Puis, à partir de ça, tout un travail s’est ouvert : comparer des offres, comprendre certains termes, analyser des montants, poser des questions. On était directement dans quelque chose d’utile et de concret. Et puis, après les congés, le groupe a changé. Plusieurs personnes sont parties, d’autres sont arrivées. Ce travail n’avait plus forcément de sens pour le nouveau groupe, donc je suis passée à autre chose.

C’est parfois frustrant, parce qu’on prépare avec beaucoup d’investissement. Mais l’objectif n’est pas de suivre un programme à tout prix. L’objectif, c’est de répondre aux besoins des personnes présentes, ici et maintenant.

Est-ce qu’on pourrait dire qu’on sort de l’apprentissage de la langue au sens strict ?

M.P : Oui, clairement. Derrière la lecture et l’écriture, il y a toujours une question d’autonomie et de pouvoir d’agir. Par exemple, je leur dis souvent qu’il ne faut jamais signer un document sans le comprendre. Même si on fait confiance à la personne en face, il faut lire, poser des questions, prendre le temps. Je travaille aussi beaucoup à partir de documents du quotidien. Une fois, une apprenante avait reçu une publicité personnalisée et pensait vraiment avoir été “choisie”. On a pris le document ensemble, on l’a analysé, on a regardé les petites lignes, les conditions, les astérisques. Petit à petit, elle a compris que c’était du marketing et que cela visait surtout à la pousser à consommer. Ce type de travail permet évidemment d’apprendre à lire, mais aussi à comprendre le monde qui nous entoure. Pouvoir comprendre, choisir, refuser, se positionner.

La thématique de ce numéro du Journal de l’Alpha est le jeu. Quelle place occupe-t-il dans ta pratique ?

M.P : Le jeu est présent, même si on ne le nomme pas toujours comme ça. Pour moi, il permet surtout de lâcher la peur. Il crée un cadre plus léger, plus sécurisant. Les apprenant·es osent davantage. Certain·es, qui sont parfois en difficulté dans des exercices plus classiques, vont être beaucoup plus à l’aise dans des activités ludiques. Ils·elles participent davantage, prennent des initiatives, trouvent d’autres manières d’entrer dans l’apprentissage.

Et puis il y a toute la dimension collective. Le jeu crée du lien. On n’est plus seul face à une feuille : on est ensemble, dans une dynamique de groupe.

Comment est né le jeu Voyage au Paradis ?

M.P : Le projet est né assez naturellement, à partir d’un travail autour de l’immigration. À l’époque, il y avait à Bastogne une exposition intitulée Eldorado, sur les chemins de l’exil, qui a vraiment servi de point de départ. Après cette visite avec un groupe d’apprenant·es, l’idée de créer un jeu s’est progressivement imposée à ma collègue et à moi.

À Bastogne, nous travaillions déjà avec la ludothèque : nous allions régulièrement découvrir des jeux, jouer ensemble, réfléchir à ce que le jeu pouvait apporter dans les formations. Il y avait donc déjà une vraie sensibilité à cet outil. Mais créer un jeu, c’était autre chose. Nous n’avions pas les compétences techniques nécessaires. Heureusement, le personnel de la ludothèque pouvait nous accompagner sur cet aspect. De notre côté, nous avions la matière : les récits, les échanges, les expériences des apprenant·es. Le projet s’est donc construit dans un véritable partenariat, fondé sur la complémentarité entre savoir-faire technique et vécu des participant·es.

Et surtout, rien n’a été imposé. Nous avons pris le temps d’en discuter avec les apprenant·es, de réfléchir ensemble à ce que le jeu pouvait raconter et à ce qu’il pouvait apporter. Ils·elles ont adhéré au projet dès le départ.

En quoi peut-on dire que c’est un projet réellement participatif ?

M.P : Parce que tout part des apprenant·es, et que leur implication traverse l’ensemble du projet.

À l’origine, ce sont leurs récits qui constituent la matière première du jeu. Les témoignages sur lesquels s’appuient les personnages et les situations sont des histoires réellement vécues.

Mais les apprenant·es ont aussi participé très concrètement à la fabrication. Certain·es ont dessiné, d’autres ont peint, colorié les cartes ou travaillé sur des éléments du plateau. La mer, par exemple, a été dessinée par des apprenant·es, les pas par une apprenante, et certains visages ont été peints à la main.

Le projet s’est également construit sur plusieurs années, avec des groupes très mouvants. Ce ne sont donc pas les mêmes personnes qui ont participé du début à la fin. Certain·es ont contribué aux témoignages, d’autres à la conception, d’autres encore aux tests et aux ajustements. Le jeu s’est construit progressivement, par étapes et par apports successifs. On n’est donc pas dans une participation symbolique : les apprenant·es prennent réellement part à la création du contenu comme de l’objet lui-même.

Au départ, l’idée était pourtant très modeste. Nous pensions produire un ou deux exemplaires : un pour la ludothèque et un pour Lire et Écrire. Nous possédons d’ailleurs encore aujourd’hui la maquette de base réalisée par les apprenant·es, qui devait constituer l’unique version du jeu.

Puis le projet a pris de l’ampleur, jusqu’à aboutir à la fabrication de 500 exemplaires.

Que raconte le jeu, et pourquoi ce titre Voyage au Paradis ?

M.P : Le jeu raconte un parcours inspiré de trajectoires migratoires. Il s’appuie sur des récits vécus, issus directement des apprenant·es, ce qui lui donne une dimension très concrète et profondément ancrée dans le réel. L’idée du voyage est centrale, avec tout ce que cela implique : les étapes, les obstacles, les attentes, mais aussi les espoirs qui accompagnent le départ.

Le titre lui-même vient des apprenant·es. Pour eux·elles, l’arrivée ici est associée à une forme de “paradis”, en comparaison avec leur situation de départ. Ce mot traduit un imaginaire, une attente, parfois une nécessité de croire en quelque chose de meilleur.

Au départ, le jeu s’appelait simplement Voyage au Paradis. Nous avons ensuite proposé d’y ajouter un point d’interrogation afin d’introduire une dimension plus critique.

Parce que, dans la réalité, l’arrivée n’est pas forcément simple. Elle peut être marquée par des difficultés administratives, sociales, économiques, mais aussi par des expériences de discrimination. Ce point d’interrogation ne vient pas contredire le regard des apprenant·es, mais le compléter. Il ouvre un espace de réflexion entre ce que l’on espère, ce que l’on imagine et ce que l’on vit réellement.

Concrètement, quand on joue à Voyage au Paradis ?, qu’est-ce qui se passe autour de la table ?

M.P : On est dans un jeu de parcours inspiré d’un voyage. Les joueur·euses avancent étape par étape et rencontrent différentes situations à travers des cartes ou des événements qui font directement écho à des réalités vécues. Mais très vite, le jeu dépasse la simple mécanique. Chaque situation devient un point de départ pour lire, comprendre, expliquer aux autres, réagir. Les apprenant·es mobilisent plusieurs compétences en même temps : la lecture, la compréhension, la prise de parole, mais aussi l’écoute et l’interaction.

Le jeu propose aussi deux modes. Un mode “chacun·e pour soi”, où le but est d’arriver le·a premier·ère à la fin du parcours, et un mode coopératif, dans lequel le jeu ne se termine que lorsque tout le monde a franchi la ligne d’arrivée. Dans cette version, l’entraide transforme complètement la dynamique autour de la table.

Et surtout, ce qui compte réellement, c’est ce qui se passe entre les joueur·euses. Les situations proposées suscitent des réactions, amènent à discuter, comparer, raconter. Les apprenant·es font des liens avec leur propre parcours et partagent parfois des éléments très personnels.

Le jeu devient alors un espace d’échange autant qu’un espace d’apprentissage.

Qu’est ce que le jeu a permis de faire émerger chez les apprenant·es ?

M.P : Le jeu a créé un espace différent, autant pendant les parties que dans tout le processus de création. Très vite, les apprenant·es osent davantage. Ils·Elles prennent plus facilement la parole, craignent moins de se tromper et trouvent d’autres manières de participer.

Les situations proposées amènent aussi à faire émerger des choses qui ne viendraient pas forcément autrement : des souvenirs, des réactions, des prises de position, parfois même des récits très personnels.

Mais le projet a aussi eu un impact bien au-delà du jeu lui-même. Participer à sa création a permis une véritable valorisation des apprenant·es. Ils·Elles ont pu voir qu’ils·elles étaient capables de produire quelque chose de concret, qui allait être utilisé, diffusé, partagé.

Ils·Elles ne sont plus uniquement dans une position d’apprenant·es : ils·elles deviennent aussi créateur·trices.

Et cela change profondément le regard qu’ils·elles portent sur eux·elles-mêmes.

Au départ, vous imaginiez un projet de cette ampleur ? Le jeu continue à vivre aujourd’hui ?

M.P : Pas du tout. Au départ, l’idée était vraiment très simple, presque artisanale. Le projet était pensé à une échelle très locale, sans réelle ambition de diffusion. Et puis, progressivement, le jeu a pris de l’ampleur. Il a suscité de l’intérêt, notamment parce qu’il touchait à des questions très fortes autour des parcours migratoires, des représentations et de l’interculturalité. Le travail mené autour du jeu a rapidement dépassé le simple cadre d’un outil pédagogique interne.

Le projet a notamment été reconnu dans le champ de l’éducation permanente. Il a donné lieu à des présentations publiques, des animations, des moments de sensibilisation et des rencontres avec différents partenaires et acteurs locaux. Le jeu a par exemple été présenté lors de la Quinzaine de l’interculturalité à Bastogne, mais aussi dans d’autres événements autour des questions migratoires. Et surtout, le projet ne s’est pas arrêté une fois le jeu terminé. Il a continué à évoluer. Les groupes ont testé le jeu avec différents publics, retravaillé certaines règles, réfléchi à son fonctionnement et à sa diffusion. Des partenaires extérieurs ont aussi proposé des pistes d’amélioration ou de développement. Finalement, on s’est retrouvés presque sans l’avoir anticipé à produire 500 exemplaires. Et il y a quelque chose d’assez fort là-dedans, parce que cela montre aussi que ce qui avait été créé faisait sens bien au-delà du groupe de départ.

Aujourd’hui encore, le jeu continue à vivre. Il est utilisé dans des formations, des animations et des moments de sensibilisation. Il circule toujours, continue à provoquer des échanges et des réflexions. Ce n’est donc pas resté un projet ponctuel : c’est devenu un véritable outil d’éducation permanente, qui continue à faire vivre tout ce qui a été construit collectivement autour de lui.

Le mot de la fin ?

Ce projet a vraiment permis de montrer aux apprenant·es qu’ils·elles sont capables, qu’ils·elles savent faire des choses, qu’ils·elles ont des idées et des expériences qui méritent d’être entendues.

Souvent, lorsqu’on est dans une position d’apprentissage, on finit par ne plus voir tout ce qu’on possède déjà comme savoirs, comme ressources ou comme richesse personnelle. Et le jeu a permis de renverser un peu ce regard-là.

Je pense aussi que cela rejoint profondément ma manière de travailler. Dans les formations, je prépare beaucoup de choses, mais au final je me laisse souvent porter par ce qui émerge du groupe, par ce qui arrive dans le quotidien, par les questions ou les besoins qui apparaissent. Il y a quelque chose de très vivant dans cette façon d’avancer. On part d’une idée, puis le projet évolue au contact des apprenant·es, des rencontres et des échanges.

Et avec Voyage au Paradis ?, ça a été exactement ça. À un moment, on a mis le pied dans l’engrenage… et puis on n’a plus vraiment eu d’autre choix que de faire le voyage ensemble. Le projet nous a emportés progressivement, étape après étape, avec beaucoup de plaisir, de découvertes et parfois aussi d’imprévus.

Le fait de créer quelque chose de concret, de voir que cela existe réellement, que le jeu se fabrique, circule, est utilisé et reconnu en dehors du groupe, ça change profondément le regard que les apprenant·es portent sur eux·elles-mêmes. Ils·Elles ne sont plus seulement dans une position d’apprentissage : ils·elles deviennent aussi acteurs·trices et créateurs·trices d’un projet collectif.

Et ça, forcément, ça donne de la confiance.

Au fond, l’aventure de Voyage au Paradis ? a peut-être surtout montré qu’apprendre, créer et prendre la parole ensemble sont déjà des formes de liberté.

« La véritable liberté arrive quand chacun a le droit d’apprendre, de penser et de s’exprimer sans peur. » — Narges Mohammadi