Historiquement ancrées dans une démarche collective et critique, les associations d’alphabétisation et de FLE se voient désormais contraintes d’évoluer dans un cadre marqué par la managérialisation du secteur, la culture du contrôle et la logique de projet. Comment ces transformations influent-elles sur leur rapport aux pouvoirs publics et sur leur identité associative ?

La fin de la militance ? La crise identitaire des associations d’alphabétisation et de Français langue étrangère

Magali Joseph, Lire et Écrire Bruxelles

Depuis plusieurs décennies, les associations d’alphabétisation et de Français langue étrangère (FLE) occupent une place centrale dans la vie sociale bruxelloise. Porteuses d’un projet d’émancipation et d’éducation populaire, elles ont historiquement assuré des missions de solidarité, d’alphabétisation et de revendications politiques. Aujourd’hui, elles se trouvent pourtant confrontées à un faisceau de transformations structurelles qui bouleversent leur identité. Professionnalisation, institutionnalisation, marchandisation du social… L’ensemble de ces évolutions modifie profondément les conditions de leur action, la nature de leur engagement et leur rapport aux pouvoirs publics.

C’est dans ce contexte que s’inscrit notre enquête qualitative (en cours) menée auprès de responsables de diverses associations d’alphabétisation et de FLE à Bruxelles. Basée sur des entretiens compréhensifs semi-directifs[1], cette étude vise à comprendre en profondeur la manière dont les responsables formulent leurs difficultés, comment ils les relient aux transformations structurelles du secteur, et comment ils interprètent les tensions qui traversent leur identité professionnelle.

À travers l’analyse de ces discours, une hypothèse se dessine : les associations vivent une crise identitaire. Cette crise ne renvoie pas à la disparition de la militance, mais à une recomposition profonde de ses formes, de ses légitimités et de ses conditions d’exercice.

Les caractéristiques du secteur bruxellois

L’alphabétisation à Bruxelles est un champ historiquement structuré par le monde associatif. Contrairement à la Flandre, où les pouvoirs publics organisent directement une partie de l’offre, l’alphabétisation francophone bruxelloise repose sur une pluralité d’acteurs associatifs : associations locales, associations d’éducation permanente, maisons de quartier, écoles de devoirs… Cette diversité reflète un secteur composite, traversé par des logiques multiples – éducatives, sociales, linguistiques, d’employabilité – et inséré dans un environnement institutionnel complexe.

Les analyses du Girsef2 montrent que le champ associatif de l’alphabétisation est marqué par une fragmentation des cadres réglementaires3 : Cohésion sociale, Insertion Socioprofessionnelle (ISP), parcours d’accueil des primo-arrivants, Éducation permanente. Chaque dispositif introduit ses propres règles, ses propres attentes, ses propres financements, ce qui oblige les associations à naviguer entre des régimes d’actions hétérogènes. Le phénomène de polysubventionnement, souvent indispensable à la survie financière des structures, accroit cette complexité : les associations doivent répondre à des exigences administratives multiples, parfois contradictoires, et se conformer à des temporalités (annuelles, quinquennales, par projets) qui rendent la planification difficile.

Aux origines : un secteur porté par la militance et l’éducation populaire

Les associations d’alphabétisation sont historiquement issues de la société civile organisée. Dès les années 1960, elles sont portées par des pionniers militants, souvent bénévoles, proches des mouvements ouvriers ou de l’éducation populaire. Leur objectif n’est pas seulement d’enseigner la lecture et l’écriture : il s’agit de permettre aux adultes de comprendre le monde et de devenir acteurs de changement social. Les références à Paulo Freire et à la pédagogie des opprimés illustrent cette ambition éducative et politique.

Cette dimension militante est confirmée dans les analyses de la FESEFA4 : jusqu’aux années 1970, les associations jouissent, en effet, d’une large autonomie fondée sur un modèle de « liberté subsidiée ». Leur légitimité provenait de leur proximité avec les publics, de leur rôle de corps intermédiaire entre les citoyens et l’état et de leur capacité à articuler action de terrain et transformation sociale.

Pour comprendre cette période fondatrice, les travaux de Jacques Ion sont éclairants. Dans La fin des militants ?5, Jacques Ion décrit la figure du militant héroïque, typique des années 1960-1970 :

  • un acteur entièrement dévoué à une cause,
  • pour qui l’engagement structure toute l’existence,
  • un membre fidèle d’un collectif stable,
  • pour lequel l’appartenance est identitaire et durable.

La militance est alors totalisante : elle façonne les sociabilités, les identités personnelles et professionnelles et implique un effacement partiel de l’individu derrière le groupe.

Des transformations majeures

Cette forme de militance n’est plus dominante aujourd’hui. Une responsable d’association en témoigne : « Avant, on faisait de l’alpha pour changer la société. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression qu’on fait de l’alpha pour remplir des tableaux Excel ». Ce décalage entre le projet initial et les conditions actuelles nourrit un sentiment de perte de sens.

En effet, à partir des années 1980, l’histoire du secteur bascule. Trois processus majeurs décrits par la FESEFA6 transforment en profondeur l’identité associative.

Professionnalisation et institutionnalisation

La crise économique, l’essor du chômage et les politiques d’emploi favorisent la création de postes associatifs. Le secteur se salarise, se structure, se stabilise. Selon Pierre Artois7, cette évolution s’accompagne d’une institutionnalisation progressive des pratiques : normes de professionnalité, décrets, procédures administratives, exigences d’évaluation.

Cette professionnalisation a des effets ambivalents. Elle stabilise les équipes, crée un ethos professionnel, renforce la qualité des pratiques. Mais elle réduit l’autonomie, accroit la dépendance financière et transforme les associations en opérateurs de politiques publiques.

L’État social actif et l’injonction à l’employabilité

Dans les années 1990, on assiste au passage de l’État-providence à l’État social actif : les politiques centrent leur action sur l’activation, la responsabilisation individuelle et l’employabilité. Les associations doivent démontrer leur efficacité via des indicateurs, cibler certains publics, respecter des normes de rendement et d’efficacité – au détriment parfois de leurs finalités émancipatrices. L’État social actif a réorienté l’alphabétisation vers une priorité : l’employabilité. Et cette injonction crée des dilemmes pédagogiques et politiques. Une responsable résume : « On ne fait plus de l’alpha pour que les gens vivent mieux, mais pour qu’ils redeviennent employables ».

L’entrée dans le monde marchand

L’entrée en vigueur du Code des sociétés et associations (CSA) en 2019 a levé l’interdiction faite aux associations de se livrer à des activités commerciales. Cette évolution marque une inflexion majeure dans la trajectoire historique du secteur associatif, et remet en cause sa nature non-marchande. La différence entre les entreprises et les ASBL réside dans le fait que ces dernières ne peuvent redistribuer leurs bénéfices à ses membres ou aux personnes dirigeantes. Les bénéfices dégagés doivent servir le but désintéressé de l’ASBL. Selon la FESEFA, cette évolution a remis en question l’identité même du secteur associatif. « L’entrée dans le champ de « l’entreprise » laisse craindre des modifications importantes de leur identité non-marchande, de leurs capacités d’action en tant que « corps intermédiaires » et de leurs forces mobilisatrices pour le bien commun et la collectivité »8.

L’avènement de nouveaux paradigmes

La FESEFA9 identifie trois paradigmes, trois modèles dominants de pensée et de compréhension du monde, qui redéfinissent la relation entre associations et pouvoirs publics.

Le New Public Management

Inspirée du modèle privé, cette approche managériale introduit une culture de performance : indicateurs, tableaux de bord, évaluation quantitative, reporting permanent. L’action associative est jugée moins sur son sens que sur son efficacité mesurée. Cette logique transforme les associations en quasi-entreprises soumises à des exigences productives.

Une responsable témoigne : « On doit toujours prouver, mesurer, compter… Ce qui ne se voit pas ne vaut plus rien ».

Ce phénomène touche aussi les administrations qui contrôlent les associations qui sont, dès lors, doublement touchées par ce paradigme.

La culture du contrôle

Le rapport de confiance laisse place à une relation de suspicion : multiplication des justificatifs, contrôle du polysubventionnement, pression administrative. Cette bureaucratisation ampute le temps consacré aux missions de terrain et réduit les marges de manœuvre des associations.

Une responsable décrit la culture du contrôle : « On se sent suspect. Chaque subside devient un examen ».

La logique du projet

Les financements structurels diminuent au profit d’appels à projets court-termistes. Les associations doivent sans cesse se réinventer, innover, prouver leur pertinence. La pérennité des actions devient incertaine, les équipes se précarisent, et la planification se fragmente.

La logique du projet transforme profondément l’organisation du travail : « On bricole notre survie financière projet par projet… Comment voulez-vous avoir une vision collective ? ».

Et la logique concurrentielle entre opérateurs, induite par les appels à projets, fragilise la coopération dans le secteur.

Hybridation des logiques et crise identitaire : vers une militance recomposée

Les associations ne basculent pas d’une logique à une autre : elles doivent composer avec des logiques en tension. C’est ce que Fabrizzio Cantelli, Ludivine Damay et Jean-Yves Donnay10 appellent une « hybridation identitaire », combinant simultanément des logiques différentes et antagonistes. Elles sont à la fois gestionnaires professionnelles, militantes et critiques, expertes du terrain, médiatrices entre institutions et citoyens et prestataires de services.

Dans les entretiens, cette hybridation est vécue comme une tension permanente. Une responsable affirme : « On doit être militants, pédagogues, gestionnaires et commerciaux en même temps. C’est intenable, mais c’est notre réalité ».

Selon Jacques Ion, l’engagement contemporain ne disparait pas : il se transforme. Il devient plus sélectif, plus modulable, moins identitaire. L’individu ne s’efface plus derrière le collectif : il s’engage sans renoncer à son autonomie, circule entre projets, s’investit ponctuellement et construit des formes d’engagement plus fluides. C’est ce qu’il appelle « l’engagement distancié ».

Dans les associations, cela se traduit par des équipes où coexistent anciens militants et nouveaux professionnels. Les premiers expriment la nostalgie d’un « nous » collectif fort ; les seconds revendiquent un engagement personnel, éthique, mais non totalisant. Une responsable témoigne : « Je crois à ce que je fais, mais je ne veux pas sacrifier ma vie pour l’association comme le faisaient les anciens ».

L’engagement distancié n’est pas un désengagement : c’est une forme contemporaine d’engagement, adaptée à un monde où les identités professionnelles sont plus multiples et les appartenances plus réversibles.

En conclusion

Les associations d’alphabétisation et de FLE bruxelloises vivent aujourd’hui une crise identitaire qui ne peut être réduite à des problèmes techniques ou financiers. Cette crise est structurelle : elle résulte de l’hybridation de logiques antagonistes qui redéfinissent en profondeur le sens de l’action associative.

Les associations doivent continuellement arbitrer entre idéaux d’émancipation et contraintes gestionnaires, entre autonomie et dépendance, entre participation collective et individualisation de l’engagement.

Elles sont ainsi prises dans une tension entre la fidélité au projet politique d’origine et l’obligation de répondre aux nouvelles normes bureaucratiques. Cette tension structurelle nourrit un sentiment de perte de sens, mais aussi une volonté de réinventer une militance adaptée aux réalités contemporaines.

Il ne s’agit pas d’une disparition de la militance, mais d’une mutation profonde de ses formes.

Le défi n’est pas de revenir à un âge d’or mythique du militantisme, mais de de transformer cette hybridation en ressource comme le dit Olivier Piludu11, en redonnant centralité au projet associatif comme lieu de cohérence, de sens et de mémoire collective. Il s’agit de recomposer une militance à la hauteur des normes contemporaines : une militance capable de cohabiter avec la gestion, de résister tout en collaborant, d’assumer sa pluralité plutôt que de la subir.

La crise identitaire n’est pas une fin, mais l’occasion d’inventer de nouvelles manières de militer, de travailler et d’agir ensemble.


  1. L’entretien compréhensif semi-directif est une méthode qualitative d’enquête qui vise à accéder à la compréhension du sens que les personnes donnent à leurs pratiques et à leur vécu. Voir : Jean-Claude Kaufmann, L’entretien compréhensif, Nathan, 1996.
  2. Le Girsef est un centre de recherche interdisciplinaire sur la socialisation, l’éducation et la formation fondé en 1998 à l’UCLouvain. Voir : www.uclouvain.be/fr/girsef.
  3. Bernard Fusulier, David Laloy, Evaluation de la politique d’alphabétisation en Région de Bruxelles-Capitale et en Région wallonne, Rapport final du Girsef, 2012, https://dial.uclouvain.be/pr/boreal/object/boreal:130083
  4. FESEFA (éd.), Autonomie associative menacée : Des défis et ambitions pour garantir nos libertés, Couleur livres ASBL, 2021.
  5. Jacques Ion, La fin des militants ? Éditions de l’atelier, collection Enjeux de société, 1997.
  6. FESEFA, op. cit., pp. 49-70.
  7. Pierre Artois, Des injonctions à la professionnalisation, nouvelles logiques et transformations des pratiques, in Mejed Hamzaoui, Pierre Artois et Laetitia Melon, Le secteur non marchand au cœur du changement, Couleurs livres asbl, 2016, pp. 86-104.
  8. FESEFA, op. cit., p. 20.
  9. FESEFA, op. cit., pp. 49-70.
  10. Fabrizzio Cantelli, Ludivine Damay et Jean-Yves Donnay, Pour une sociologie politique des acteurs associatifs : comprendre les nouveaux enjeux, Pyramides n°6, 2002, pp.11-30, https://journals.openedition.org/pyramides/433.
  11. Olivier Piludu, La construction identitaire associative, un processus historique, une élaboration collective, Empan n°99, pp. 119-124.