L’évaluation est un processus courant, voire nécessaire dans le cadre des formations qu’elles soient ou non d’alphabétisation.
La réflexion sur ce qu’apporte une évaluation dans un parcours de formation a depuis longtemps été explicitée. De l’évaluation réflexive à l’évaluation formative ou l’auto-formation, … tous ces processus ont dévoilé depuis de nombreuses années leurs bénéfices, leurs limites ou leurs dangers.
L’évaluation, quoi qu’on en pense, est une obligation dans le champ associatif subventionné.
Cependant, l’attention que nous devons lui donner est à la fois de concilier les attentes administratives et pédagogiques et de permettre de comprendre les liens qui peuvent ou non les unir – ou du moins ne pas en faire des pôles antagonistes.
Au sein de Lire & Écrire Liège-Huy-Waremme, les évaluations ont une place importante. Elles constituent une part fondamentale des dispositifs de formation et font partie intégrante du cursus du début à la fin. Les participant·es y sont impliqué·es dès leur arrivée et des évaluations de leurs acquis tant au niveau des savoirs, savoir-faire et savoir-être ont lieu tout au long de leur parcours. Ces rencontres se déroulent soit individuellement, soit collectivement et sont accompagnées de leur formateur·trice et souvent en présence de l’agent de guidance et d’orientation.
Parallèlement à ces évaluations formatives, des évaluations sont faites entre le coordinateur pédagogique, les formateurs·trices et les agents de guidance et d’orientation. Celles-ci portent sur le vécu de l’apprentissage dans le groupe et prennent en compte les acquis de base, la dynamique de groupe et les attentes liées aux subsides.
Si ces deux démarches avec et sans les apprenant·es sont bel et bien intégrées dans des processus de réflexion pédagogique, elles ne font néanmoins pas l’économie d’une tension entre une procédure pédagogique incertaine, surtout en alphabétisation, notamment sur la temporalité des apprentissages face à des publics très diversifiés et porteurs d’histoires de vie complexes et délicates et des attentes administratives impliquant des indicateurs précis en termes d’heures et de démarches d’insertion sociale entre autres.
Ce croisement entre ces deux types d’objectifs ou d’évaluations se retrouve dans les injonctions différentes données par les dispositifs d’insertion socio-professionnelle et les dispositifs relevant de l’éducation permanente.
Cependant, les deux sont intimement liés dans de nombreuses formations au sein de l’associatif et tout particulièrement à Lire et Écrire qui porte dans ses enjeux de l’alpha populaire, cette double volonté de l’insertion socio-professionnelle et de l’émancipation démocratique.
L’intérêt pour Lire et Écrire au vu de son articulation forte à l’alpha populaire est de faire en sorte que ces évaluations pouvant être considérées comme dissonantes prennent sens. Que l’évaluation d’insertion ne soit pas vue comme une démarche de contrôle, de normalisation et d’aboutissement si les participant·es vont par exemple s’inscrire au FOREM et que l’évaluation en éducation populaire ne prenne en compte que l’affect et le bien-être relationnel des apprenant·es croyant que la convivialité sociale au sein d’un groupe soit synonyme d’émancipation individuelle et collective.
Au-delà des nombreuses démarches pédagogiques qui entourent les méthodes d’évaluation, nous avons demandé à deux représentants institutionnels de Lire et Écrire Liège-Huy-Waremme, à savoir le directeur Hugues Henry et le coordinateur pédagogique Cédric Vranken, de nous faire part de leurs perceptions de la finalité des évaluations et de ce qui, à leurs yeux, est essentiel dans le cadre de leur association.
C’est au travers des perceptions et du souhait de mener dans leur association des approches intéressantes sur les évaluations que Hugues et Cédric expliqueront ce qui en fait un enjeu pour le devenir de la formation, du sens dans la construction des apprentissages et l’affirmation des valeurs inscrites dans l’alpha populaire.
Le point de vue développé dans cet article est celui de la régionale Lire et Écrire Liège-Huy-Waremme. Lire et Écrire, en tant que mouvement, n’a pas encore adopté de position commune sur la question de l’évaluation.
Hugues, comme directeur, qu’est-ce-que les évaluations doivent te donner comme indicateurs, au sein de ton association ?
Elles doivent me fournir des indicateurs à la fois qualitatifs et quantitatifs permettant d’apprécier l’évolution des apprenant·es sur l’ensemble de leur parcours. Cela inclut leurs acquis en lecture, écriture, oralité et calcul, mais aussi leur autonomie, leur confiance en soi, leur insertion sociale et leurs projets personnels. L’évaluation doit aussi m’éclairer sur la cohérence des parcours proposés, l’efficacité des dispositifs pédagogiques et le respect des engagements vis-à-vis des pouvoirs publics.
Cédric, en tant que coordinateur pédagogique, qu’attends-tu des évaluations dans le parcours des apprenants ?
Dans les actions d’alphabétisation menées par Lire et Écrire, l’évaluation est souvent perçue avec méfiance, tant par les apprenant·es que par les formateurs·trices. Et pour cause : dans bien des parcours de vie, elle a été associée à l’échec, à l’exclusion, voire à l’humiliation. Pourtant, repensée dans une approche bienveillante, formative et construite avec et pour les apprenant·es, l’évaluation peut devenir un formidable outil d’apprentissage, de reconnaissance et d’émancipation.
Évaluer, c’est d’abord chercher à comprendre. Comprendre où en est la personne, l’apprenant·e, dans son apprentissage de l’oralité, de la lecture, de l’écriture et des mathématiques, quels sont ses acquis, ses forces, ses fragilités. En soulignant les progrès réalisés – parfois invisibles pour l’apprenant·e lui-même – on nourrit la confiance, on renforce la motivation intrinsèque, on donne envie d’aller plus loin. Cette première étape est essentielle pour construire un parcours réellement adapté aux besoins de l’apprenant·e.
C’est aussi un outil de réflexion précieux pour les formateurs·trices qui peuvent ainsi mieux ajuster leurs contenus, leurs objectifs et leurs méthodes dans une démarche réflexive. Pour les équipes pédagogiques, en ce compris les agents de guidance et d’orientation, l’évaluation invite à questionner les approches, à adapter les contenus, à collaborer autour de parcours individualisés notamment lors de l’orientation.
Enfin, au-delà de l’instant de la formation, l’évaluation permet de garder une trace du parcours de chaque apprenant·e. Elle facilite les transitions (entre groupes, entre formateurs·trices), rend visible l’évolution dans le temps et soutient l’élaboration de bilans personnalisés. Elle contribue ainsi à une prise en charge cohérente et continue, en respectant le rythme et le vécu de chacun. L’évaluation n’est donc pas une fin en soi mais le début d’autre chose.
Cédric, quels indicateurs te permettent de savoir si la formation est réussie ?
En alphabétisation populaire, mesurer la réussite d’une formation ne peut pas se limiter à des indicateurs scolaires classiques. Il faut prendre en compte la complexité des parcours, la diversité des objectifs personnels et les réalités de vie des apprenant·es.
Les principaux indicateurs observables qui permettent d’évaluer les progrès des apprenant·es sont :
- Progrès en compétences de base :
- Amélioration en lecture (fluidité, compréhension, autonomie).
- Meilleure capacité à écrire (mots, phrases, textes courts).
- Acquisition de notions de base en calcul (nombres, opérations simples).
- Utilisation plus fréquente de l’écrit dans la vie quotidienne (lire un panneau, remplir un formulaire, envoyer un SMS).
Ces progrès peuvent être mesurés à travers des évaluations formatives, des observations, des productions écrites ou orales, ou des autoévaluations accompagnées.
- Développement de l’autonomie :
- L’apprenant·e gère plus facilement ses démarches administratives.
- Il·elle ose poser des questions, chercher de l’aide, lire un document seul·e.
- Il·elle peut suivre des consignes de manière plus autonome.
- Il·elle prend des initiatives, aussi bien en formation qu’en dehors.
- Meilleure insertion sociale (accès aux droits, démarches réussies).
- Estime de soi et confiance :
- L’apprenant·e s’exprime plus facilement à l’oral.
- Il·elle n’a plus (ou moins) peur de se tromper.
- Il·elle commence à parler de projets, d’envies, de perspectives.
- Il·elle se sent légitime dans un rôle de parent, de citoyen, de travailleur.
C’est souvent un indicateur invisible mais fondamental, observable dans l’attitude, les comportements, les témoignages, notamment lors des suivis individuels avec l’agent de guidance et d’orientation.
Enfin, il y a l’atteinte des objectifs personnels fixés notamment dans le PIF pour les CISP : « Je voulais aider mes enfants à faire leurs devoirs. » ; « Je voulais passer mon permis, comprendre le code. » ; « Je voulais pouvoir lire mes fiches de paie ou signer un contrat de travail. ».
Ce sont des indicateurs d’impact à moyen terme, souvent en lien avec le travail d’orientation et d’accompagnement global.
En alphabétisation, la réussite ne se résume pas à un niveau acquis, mais à un chemin parcouru. D’où l’importance d’utiliser des indicateurs pluriels, adaptés et surtout porteurs de sens pour les apprenant·es elles·eux-mêmes.
Cédric, à ton avis, l’évaluation formative a-t-elle un impact sur le processus pédagogique et pourquoi ?
L’évaluation formative a un impact structurant sur le processus pédagogique, en particulier dans un contexte comme l’alphabétisation. L’évaluation formative rend l’apprentissage plus vivant et centré sur l’apprenant·e. Elle permet de faire le point en continu sur ce que l’apprenant·e comprend, retient, assimile… ou non. Ce n’est pas une photographie figée, mais un outil de dialogue permanent entre l’apprenant·e et le·la formateur·trice. Ainsi, elle permet aux formateurs·trices d’adapter en temps réel leur approche, ses supports, son rythme. En recueillant des indicateurs fins sur les acquis de chacun, l’évaluation formative permet de répondre aux besoins individuels, même dans un groupe hétérogène. Elle alimente une pédagogie différenciée. Plutôt que de sanctionner l’erreur, l’évaluation formative valorise le progrès, si minime soit-il. Elle crée un climat de confiance, essentiel dans les apprentissages de base. Ainsi, l’apprenant·e prend conscience de ses avancées, il ose davantage, il persévère et il se sent reconnu. En invitant l’apprenant·e à analyser ses propres démarches, à comprendre ses erreurs et ses réussites, l’évaluation formative développe des compétences métacognitives : apprendre à apprendre. L’apprenant·e devient capable de transposer ce qu’il·elle apprend dans d’autres contextes (vie quotidienne, emploi, démarches administratives…) et gagne en autonomie.
Enfin, avec l’évaluation formative, le·la formateur·trice n’est plus un·e « juge » qui évalue a posteriori, mais un·e accompagnateur·trice qui observe, ajuste, soutient. Le·la formateur·trice reste en questionnement, dans une posture d’amélioration continue.
Hugues, comment, dans l’évaluation, allier objectifs d’insertion socio-professionnelle et objectifs d’éducation permanente ?
Il est essentiel de concevoir des outils d’évaluation qui n’opposent pas ces deux logiques, mais qui les intègrent dans un même processus. Cela signifie construire des parcours où les compétences fonctionnelles et les savoirs critiques se développent ensemble, dans des contextes réels. Par exemple, comprendre une fiche de paie, c’est à la fois savoir lire un document administratif et questionner les conditions de travail. L’évaluation doit ainsi permettre de voir si la personne progresse dans sa capacité à agir dans sa vie quotidienne, à exercer ses droits et à construire un projet personnel et citoyen. Ces deux objectifs – insertion et émancipation – ne sont ni opposables ni exclusifs, mais complémentaires. Allier ces finalités dans l’évaluation, c’est reconnaître que l’autonomie ne se résume pas à une insertion professionnelle, mais qu’elle inclut aussi la capacité à comprendre le monde, à y prendre part et à faire valoir ses droits. C’est pourquoi il faut construire des outils d’évaluation qui respectent cette double exigence, en co-construisant avec les apprenant·es des objectifs de parcours intégrant à la fois les besoins concrets et les aspirations critiques et citoyennes.
Et pour toi Cédric ?
Très bonne question mais aussi complexe, car l’objectif est d’accompagner les personnes vers plus d’autonomie sociale, professionnelle et citoyenne, sans réduire leur parcours à une logique d’employabilité stricte.
Lire et Écrire Liège-Huy-Waremme est agréé CISP et Éducation permanente. L’enjeu est donc de concevoir une évaluation qui articule intelligemment les deux dimensions : objectifs d’insertion socio-professionnelle et objectifs d’éducation permanente (émancipation, esprit critique, participation sociale, la citoyenneté active, …).
Nous pouvons allier ces deux volets dans l’évaluation, de manière cohérente et concrète, en intégrant les deux types d’objectifs dès le départ. Ainsi, il nous parait important de co-construire avec l’apprenant·e des objectifs qui intègrent à la fois : des compétences fonctionnelles (savoir remplir un CV, comprendre une offre d’emploi, lire un horaire…) et des capacités critiques et citoyennes (comprendre ses droits, interroger une situation, prendre position…). Par exemple, un atelier sur les fiches de paie peut viser à la fois : une compétence technique (comprendre les chiffres) et une lecture critique (questionner les inégalités salariales, le statut, les conditions de travail). L’évaluation ne doit pas être un test abstrait, mais un outil qui fait écho aux réalités de vie des apprenant·es. C’est la raison pour laquelle il est pertinent de mettre en place une évaluation contextualisée et signifiante en construisant des situations-problèmes ancrées dans le réel (ex. : décrypter un contrat de travail, écrire une lettre de réclamation, participer à une réunion). Enfin, en posant des questions ouvertes, le·la formateur·trice laisse place à la réflexion et l’analyse, pas seulement à la bonne réponse. Cela permet d’évaluer à la fois la capacité à faire et la capacité à comprendre et à s’exprimer. Pour terminer, l’éducation permanente met l’apprenant·e au centre du processus. L’évaluation doit donc intégrer des moments d’autoévaluation et la parole de l’apprenant·e : « Qu’ai-je appris ? », « Où ai-je progressé ? », « Qu’est-ce que j’aimerais encore travailler ? »
Pour conclure, afin d’allier objectifs d’insertion et d’éducation permanente, il ne faut pas choisir entre les deux, mais créer une évaluation qui croise les regards : celui du·de la formateur·trice (pédagogique), celui de l’institution (socio-professionnel), et surtout, celui de l’apprenant·e (émancipation personnelle et collective). Il s’agit d’une articulation subtile, spécifique et politique puisqu’en lien avec les agréments.
Lire et Écrire Liège-Huy-Waremme propose une rencontre en fin de semestre (juin) avec tous les groupes auxquels on demande de présenter leur projet. Cette journée, au-delà de son aspect festif, est-elle aussi un moment d’évaluation collective, selon toi Cédric ?
En début de session, les formateurs·trices et apprenant·es sont informé·es qu’en fin d’année il y aura une présentation des projets réalisés collectivement. Cela sert de point d’ancrage et donne sens aux différentes tâches tout au long de l’année. La présentation de projet introduit la notion de but à atteindre et permet une évaluation continue.
Cette journée de rencontre de fin d’année à Lire et Écrire Liège-Huy-Waremme – bien qu’elle prenne la forme d’un moment festif, créatif et convivial – est aussi, à part entière, un moment d’évaluation collective. Et cela, à plusieurs niveaux, souvent implicites mais très riches en enseignements pédagogiques et humains.
Quand les apprenant·es présentent leur projet devant d’autres groupes, d’autres formateurs·trices, devant des invité·es, ils mettent en avant : ce qu’ils·elles ont appris, ce qu’ils·elles ont compris, ce qu’ils·elles ont su faire ensemble. Cela permet de valoriser les apprentissages, pas seulement cognitifs ou techniques, mais aussi relationnels, expressifs, créatifs, citoyens.
De plus, la préparation du projet (affiche, expo, jeu, sketch, journal mural, vidéo…) oblige les groupes à revenir sur leur parcours : « Qu’avons-nous fait ensemble ce semestre ? », « Qu’avons-nous appris ? », « Qu’avons-nous envie de partager ou de montrer aux autres ? ». Ce retour sur l’expérience constitue une forme d’autoévaluation collective, où les apprenant·es prennent du recul sur leurs apprentissages et leur cheminement.
Enfin, durant la journée, on observe : la coopération dans les groupes, la gestion du stress ou de la prise de parole, le respect des autres, l’écoute, la solidarité, la fierté exprimée et reçue. Ces éléments sont des indicateurs forts d’évolution personnelle et collective, parfois difficilement évaluables dans les locaux de formation.
Pour terminer Hugues, quel rôle pertinent doit avoir l’évaluation à la fois dans son assise institutionnelle, pour les formateur·trices et pour les apprenant·es ? En d’autres termes, pour toi l’évaluation c’est …
Pour moi, l’évaluation, c’est un levier de transformation. Elle permet à l’institution de garantir la qualité et la pertinence de son action. Pour les formateurs·trices, elle est un outil de régulation, d’adaptation et de développement professionnel. Pour les apprenant·es, elle doit être un miroir bienveillant, qui reflète leurs progrès, révèle leurs forces et nourrit leur pouvoir d’agir. C’est un acte pédagogique, politique et éthique qui participe à la reconnaissance et à l’émancipation de chacun·e.
