Créer un jeu pour sensibiliser les élèves dans les écoles, tel est le défi que s’est lancé un groupe d’apprenant·e·s, à Lire et Écrire Namur.
Geneviève, leur animatrice, nous explique le long processus qui les a menés à devenir de vrais « Messagers de l’alphabétisation », semeur·euse·s de graines et de prise de conscience dans le milieu scolaire. Sous forme de support pédagogique, le jeu devient alors un réel vecteur de libération de la parole, mais également une façon de revenir sur les injustices du passé, pour éviter qu’elles ne fassent d’autres dégâts parmi d’autres enfants aujourd’hui.
Tout ne s’est pas fait en un jour…
« En 2005-2006, il y a un groupe qui s’est formé. Et parmi les projets qu’ils·elles avaient, ils·elles ont notamment voulu aller rencontrer des enfants dans les écoles, en se disant que par rapport à leur vécu scolaire, c’était important que les enseignant·e·s prennent conscience de l’impact de leur relation envers ces enfants, sur les apprentissages. L’idée était aussi de dire aux enfants que c’est important de savoir lire et écrire quand on est adulte, et que ça sert à plein de choses. »
Sensibiliser à l’analphabétisme, dans les écoles ? Pour d’ancien·ne·s élèves, malmenés par le système scolaire, cet objectif a du sens. S’ils·elles ont commencé simplement en témoignant dans les établissements scolaires, l’aventure a pris une tout autre tournure, au fur et à mesure du temps. « Et si on créait un jeu ? Avec les enfants, ce serait plus sympa, ce serait plus vivant », lança un jour un des membres du groupe d’apprenant·e·s. Après quelques interrogations (« bonne idée mais comment faisons-nous ? » « Mais… tu entends quoi par jeu ? »), toutes ont rebondi sur ce qui ressemblait presqu’à une boutade.
De cette première réflexion s’ensuit alors tout un processus, qui s’étendra sur quelques années.
Tout d’abord, il faut décortiquer l’idée même du jeu, parce que celle-ci ne tombe pas sous le sens pour tout le monde, et ne revêt pas la même signification pour l’ensemble des membres du groupe.
Puis, il convient de tester des jeux, voir ce qui plait, ce qui déplait, ce qui fait sens, ce qui chipote.
Enfin, il semble indispensable de faire appel à d’autres collaborateur·rice·s, pour accompagner la dynamique, la maintenir et l’orienter jusqu’à la construction réelle de la maquette. Parce que tous·tes sont au clair avec cette idée : l’élaboration d’un support ludique et pédagogique, adapté à des enfants à partir de dix ans, requiert des compétences qu’ils·elles n’ont pas.
« On a très vite été confronté·e·s à ça, et moi-même je leur ai dit : “je ne sais pas comment on fait un jeu”. Donc, après avoir exploré plein de jeux différents, moi je leur ai proposé d’investiguer un peu, pour voir quels sont les professionnel·le·s qu’on pouvait rencontrer pour nous aider à le faire », explique Geneviève.
C’est là que l’asbl Cultures et Santé entre en scène. « Parce qu’ils·elles construisent vraiment des outils pédagogiques ! », insiste l’animatrice.
« On a bien travaillé un an tout seul·e·s à réfléchir au projet, etc., en continuant des animations de sensibilisation. Et puis Cultures&Santés nous a rejoints et ils·elles ont travaillé deux ans avec nous, à raison de deux fois par mois. Ils·elles venaient tous les quinze jours, une après-midi. Et entre-temps, on avançait sur le projet. »
Dans la foulée, un comité de lecture s’est également créé, dans le but d’avoir un regard pédagogique sur le processus, adapté aux enfants :
« On a constitué un comité de lecture, composé de deux instituteurs pour avoir des retours, parce que pédagogiquement, on ne savait pas si c’était adapté et à quels enfants, etc. (…) On a aussi expérimenté le jeu dans une classe avant de le finaliser. »
Ce projet ainsi émaillé d’allers-retours, de zigzags, de réflexions en cascade, de brainstorming, d’avancées lentes et sinueuses, de rires et parfois de soupirs (il faut bien l’avouer), va mener les apprenant·e·s à réaliser maintes découvertes : passer le pas de la porte d’une ludothèque et en explorer les recoins, s’emparer de la notion de règles de jeu, se questionner sur la forme de leur future création, « se prêter au jeu » de la sensibilisation en alpha, mais aussi se former à la prise de parole pour témoigner devant une classe d’élèves.
« (…) On a fait beaucoup de brainstorming avec eux, sur des mots qui leur semblaient intéressants à aborder. Des mots qui leur parlaient par rapport à leur vécu, à l’alphabétisation : “être libres, par exemple, c’est quoi pour toi ?” (…) On a aussi beaucoup travaillé sur l’expérience qu’ils avaient déjà des sensibilisations à l’école. Ils se sont rendu compte qu’il y avait toute une série d’informations plus théoriques importantes à partager. Et donc là, on a fait appel au responsable sensibilisation de la régionale qui est venu (…). Ensuite, on a notamment introduit la notion de jeux coopératifs, parce qu’ils·elles étaient très souvent dans les jeux compétitifs, dans ce qu’ils·elles connaissaient (…) On a réfléchi à tout ça, pour finalement se dire qu’on ne voulait pas reproduire le système scolaire, plus compétitif. Dans cette idée, ils·elles sont allés visiter la ludothèque pour découvrir des jeux. Puis, on leur a demandé d’aller seul·e·s ou à deux (…) Et donc c’est à force d’expérimenter, de découvrir des règles de jeu, de regarder, d’observer, qu’on s’est mis d’accord sur certains modèles dont on allait s’inspirer. Ils·elles voulaient des cartes, ils·elles voulaient des couleurs, ils·elles voulaient un sablier, ils·elles voulaient un dé (…). Enfin, on a aussi travaillé sur le rôle d’animateur·trice sur “comment se présenter”, “comment répondre aux questions”, et tout. Et donc là, on a consacré quelques séances à la prise de parole, avec un animateur théâtre. »
Bref, tout un panel d’aventures mobilisant les apprenant·e·s jusqu’à la création de l’outil qui servira alors de support pour aborder l’analphabétisme dans les écoles.
Si tout leur être s’est effectivement mobilisé autour de cette création, Geneviève souligne néanmoins quelques essoufflements, illustratifs d’une envie de rentrer directement dans le concret, dans le vif du sujet, de voir directement apparaitre la maquette, là, sous leurs yeux.
« Parfois, il y avait des moments de découragement (…) Et donc, avec Cultures&Santés, on a amené une boite vide en carton, et on a dit : “voilà, ça c’est la boite de notre jeu et on va mettre tout ce qu’on a déjà dedans”. Ça a relancé la dynamique et la motivation (…) Ça a commencé à devenir plus concret et ça a donné un coup de boost à la réalisation. »
Coup de boost qui va leur procurer le dernier élan pour voir enfin éclore les Messagers de l’alpha, jeu pédagogique composé d’ingrédients incontournables, tels que des témoignages d’apprenants, des défis à relever, de la théorie sur l’analphabétisme, un sablier, un dé, et des mots mystères à découvrir comme objectif final.
En ressort un outil vivant1, ludique, fort des témoignages d’apprenant·e·s. Un outil gonflé de leur investissement mais aussi, vivant au rythme de l’évolution du groupe, et de celles et ceux qui laissent de côté leur timidité, leur stress et leurs craintes pour le faire vivre. Au fur et à mesure du temps, Geneviève nous apprend d’ailleurs que les apprenant·e·s ont chacun·e trouvé une place particulière dans l’animation, selon leur personnalité, selon leurs envies2 :
« (…) Jojo, elle aime bien poser des questions quand il y a un mot mystère à trouver derrière les cartes. Elle aime bien donner l’indice. Puis, il y a Francis. Lui, il passe quand les enfants réfléchissent en sous-groupe et il demande : “ça va ?”. Il y en a un, c’est lui qui lit, parce qu’il a plus de facilité pour lire. Il lit, “le conte de la grenouille”. C’est marrant parce que de manière spontanée, ils·elles ont tous·tes pris leurs fonctions, par rapport à qui ils·elles sont, à leurs envies. »
Chacun·e trouve ainsi sa place dans cette dynamique bien ficelée, comme une métaphore de la revanche qu’ils·elles ont besoin de prendre, face à une société qui ne leur laisse que trop peu d’espace.
Quelques années après la sortie des Messagers de l’alpha, et en parallèle de la dynamique de sensibilisation initié par celui-ci, un atelier, exclusivement basé sur la dynamique du jeu, a également éclos au sein de la Régionale. Atelier regroupant des apprenant·e·s de divers groupes de formation, où
« le jeu devient un support d’apprentissage, d’expression orale principalement, mais aussi d’apprentissage beaucoup plus large, sur son environnement, sur les droits humains, sur tout ce qui est amené au travers. »
Le jeu, bien plus qu’un support
Au regard de l’expérience des Messagers de l’alpha, le jeu se veut « vecteur ». Il désacralise. Il unit. Il permet d’expurger les peurs et donne de l’élan. Vecteur de la parole, d’une dynamique de groupe, d’un apprentissage. Mais également vecteur d’une expression sur un vécu parfois traumatisant. Il place les apprenant·e·s dans un élan d’ouverture face aux autres, et plus particulièrement face aux élèves au sein des établissements scolaires, souvent curieux d’en savoir plus sur ces parcours de vie.
« Parce que parler de manière spontanée comme ça dans un groupe et répondre à cette question : « pourquoi est-ce que tu ne sais pas lire et écrire ? », la réponse peut venir mais… Ici, c’est vraiment un support qui légitime un peu ces questions souvent difficiles, parce qu’elles font appel au vécu. Le fait que ce soit structuré dans un jeu, sur des cartes, je trouve que ça libère beaucoup plus facilement la parole. Ça la rend plus naturelle (…) C’est comme un médiateur, ça sert d’intermédiaire et ça dépersonnalise. Tu vois, si la question existe, là, sur une carte, c’est que c’est une question plus globale qui ne me concerne pas uniquement moi. Enfin, je crois qu’il y a un peu de ça (…) », expose Geneviève.
Loin de n’être qu’un support, le jeu – et celui-ci en particulier, par sa volonté de bousculer les consciences – se présente également comme une façon d’agir au sein du système scolaire. Un moyen de transmettre un message, là où les inégalités entre les élèves se manifestent encore comme la reproduction des inégalités au sein de la société3.
C’est là que le jeu des Messagers de l’alpha devient un levier d’action. Il permet d’agir sur le passé, réparer et raccommoder les souvenirs d’une enfance malmenée, grâce à l’écoute attentive des enfants aujourd’hui, qui découvrent une réalité souvent méconnue, faisant parfois écho chez certains :
« Souvent, ils·elles sont étonné·e·s ! », nous dit Geneviève. « Par contre, il y en a parfois qui disent : “moi, mon papy et ma mamy, ils ne savent pas bien lire et écrire”. Ça existe. Souvent, les enfants sont étonnés, mais en même temps, assez ouverts à la question. Ils·elles ne sont pas dans la moquerie. Ça les amène aussi à se positionner par rapport à leur relation avec les autres enfants qui sont peut-être plus en difficulté. Ça remet, en quelque sorte, les choses à leur place, en se disant : “on n’est pas à égalité”. Parfois, il y a des enfants qui vivent dans des situations où c’est plus difficile pour eux d’apprendre. Ce n’est pas parce qu’ils·elles sont bêtes ou qu’ils·elles ne veulent pas. Donc ça remet les choses en perspective. Et ça les amène à réfléchir de là où ils·elles sont, du milieu duquel ils·elles viennent. »
Cela dit, il n’y a pas que les enfants qui réfléchissent. Après avoir vécu l’expérience des Messagers de l’alpha, le corps professoral n’est pas en reste quant à son lot de remises en question :
« On est allés pendant quatre ou cinq ans, à l’école normale, à Louvain-la-Neuve, rencontrer des futurs instit’. On était invité chaque année. Et là, on se rendait compte que c’était super important qu’on y aille, parce qu’on rencontrait les futurs instits qui étaient en troisième année. Et on ne leur avait jamais parlé de l’analphabétisme avant ! Et donc là, les apprenant·e·s témoignaient à chaque fois ! »
À travers l’expérimentation du jeu, les apprenant·e·s portent alors une nouvelle casquette : d’hommes ou de femmes, d’ordinaire plutôt « effacé·e·s », brimé·e·s par la société, ils·elles deviennent les porteur·euse·s d’un projet (leur projet !), sensibilisateur·rice·s de leur propre réalité.
Si l’un des objectifs de l’éducation populaire est bien de donner et de faire remonter la parole de celles et ceux qu’on n’entend que trop peu, les Messagers de l’alpha sont emblématiques d’une alphabétisation qui dénonce, qui agit et qui sensibilise.
« (…) Le fait de pouvoir parler de l’alphabétisation de manière différente, à travers ce qu’ils·elles ont appris, je pense que ça peut amener les apprenant·e·s à sensibiliser d’autres personnes, par exemple les acteur·trice·s sociaux qu’ils·elles rencontrent, au CPAS ou à la commune. Parce que leur parole est essentielle. Même en parler aux instits de leurs enfants dans les écoles… Même de manière plus spontanée, en dehors de l’organisation d’une séance de sensibilisation, s’ils·elles en parlent autour d’eux, à travers l’expérience qu’ils·elles font du jeu, ils·elles deviennent aussi un peu sensibilisateur·rice·s. »
En leur procurant l’élan nécessaire pour mettre des mots sur ce qu’ils·elles ont vécu, le jeu devient en quelque sorte l’intermédiaire entre deux mondes : celui qui existe, empreint d’inégalités, et celui qui devrait être, où l’injuste ferait partie du passé, où les apprenant·e·s ne devraient pas se battre pour se faire entendre, où « l’égalité face au savoir et à la connaissance ne serait pas un vain mot4. »

- Un outil vivant dont l’utilisation permet la découverte de multiples informations sur l’alphabétisation et l’analphabétisme, par le biais d’activités ludiques et dynamiques ainsi qu’à travers de nombreux témoignages.
Comprendre, réfléchir et agir le monde, Balises pour l’alpha populaire (2017). Lire et Écrire communauté française : Cadre de référence pédagogique de Lire et Écrire, p.184. - Ce qui n’empêche néanmoins pas d’intégrer de nouvelles personnes dans la dynamique.
- Comme nous pouvons le lire dans un article d’Aurélie Leroy (2026), la Belgique est considérée comme une championne en matière d’inégalités et de ségrégation scolaire. En effet, en se basant sur un pourcentage évoqué par Nicolas Hirtt de l’association Appel pour Ecole Démocratique (Aped), A. Leroy nous rappelle que : « 53 % des élèves en Fédération Wallonie-Bruxelles fréquentent un établissement scolaire où sévit une concentration anormalement élevée d’enfants issus de milieux très favorisés ou très défavorisés. » Ce processus de polarisation des écoles participe alors à une reproduction des inégalités sociales au sein du système scolaire.
Pourcentage évoqué par Nicolas Hirtt (2024), tel que cité par LEROY A., CEB : l’exigence renforcée, mais avec quelles conséquences sur l’échec scolaire ? in Journal de l’alpha, n°240, 1er trimestre 2026, p.85. En ligne sur : https://lire-et-ecrire.be/Journal-de-l-alpha-240-1er-trimestre-2026-L-evaluation-en-question. - ZAFON E. (2014), Changer l’école. De la critique aux pratiques. Libertalia, p.11.
