Dans le cadre de mon travail, et au cours des différentes campagnes de sensibilisation que j’ai coordonnées, la constante qui s’est peu à peu affirmée a été de partir de la parole des apprenant·es, pour identifier les préoccupations, voire les urgences qui traversaient leur quotidien. Au cours des années, les thématiques ont varié, mais dans tous les cas, il s’agissait de partir de récits individuels pour construire des récits collectifs qui seraient la trame de notre narratif.
La campagne ABC les préjugés
Pour notre campagne 2025, nous avions décidé de donner la parole à deux apprenantes engagées, Marthe et Valérie, dans le cadre d’un documentaire1 que nous voulions diffuser auprès du grand public et de nos différents relais. L’idée étant de coller au plus près de leur quotidien et de ce qu’elles acceptaient de nous en montrer à la fois en formation et dans leur vie personnelle. Nous voulions déconstruire les préjugés autour des personnes analphabètes et illettrées : « Non, nous ne savons pas tout et elles rien » ; « Non, être une lectrice débutante n’est pas être une penseuse débutante. Oui, elles ont des choses à nous dire et des compétences à faire valoir ».

Comme Luchino Paparella, le cinéaste, l’écrivait dans un des mails échangés pour définir les contours de ce projet : « Marthe et Valérie sont deux femmes porteuses de dignité, ce que démontre leurs parcours et leur engagement. À travers ce film, nous avons veillé à ne jamais adopter un regard surplombant ou extérieur à leur situation. C’est dans cette perspective que nous avons construit le documentaire, au plus près de leur point de vue, en leur permettant d’exprimer elles-mêmes leur réalité tout en reconnaissant pleinement les difficultés structurelles auxquelles elles sont confrontées au quotidien. »
A la différence du reportage journalistique, qui met en contexte et travaille sur des faits d’actualité, le documentaire se met au service d’une intention et réclame du temps. Dans ce cas précis, nous ne cochions pas toutes les cases, notamment celle du temps, car nous ne pouvions financer qu’un documentaire au format court (20 minutes). Pour assurer la clarté du propos et permettre au spectateur d’entrer en empathie avec les personnes que le cinéaste allait suivre, nous ne pouvions donc pas multiplier le nombre de témoignages, ni choisir des personnes trop débutantes à l’oral. Ces impératifs « de casting » nous avaient conduit à choisir, parmi d’autres candidates, Marthe et Valérie qui s’exprimaient facilement, étaient à l’aise avec la caméra, acceptaient de raconter des éléments de leur parcours et nous emmenaient dans leur environnement de vie.
La militance à l’épreuve du contexte politique
Dans le communiqué de presse du Mouvement2 qui accompagnait le lancement de notre campagne 2025, nous faisions clairement référence au contexte politique actuel et la nécessité pour nous de rester vigilant et militant : « Alors que notre secteur voit son avenir mis en danger au nom de la défense d’un modèle de société basée sur la méritocratie et la rentabilité, Lire et Écrire lance une campagne qui vise à déconstruire les stéréotypes sur les personnes en situation d’analphabétisme. À travers ‘Lire et Tracer’, un documentaire qui donne la parole à deux d’entre elles, Marthe et Valérie, notre association réaffirme le droit de tous et toutes à se former, à trouver une place dans la société et à y faire entendre leur voix. »
La direction d’une de nos régionales wallonnes dans le communiqué adressé à la presse locale3 allait dans le même sens : « Ces récits illustrent à quel point l’alphabétisation est bien plus qu’un apprentissage : c’est une transformation sociale, citoyenne et humaine. L’alphabétisation n’est ni un luxe, ni un simple levier d’employabilité. Elle est un droit fondamental et un enjeu démocratique. La poursuite de nos actions est aujourd’hui directement menacée par des décisions politiques : réduction de la subvention CISP, refonte annoncée de la convention Région wallonne Alpha, incertitudes sur les financements européens après 2025… Dominique Rossi, directeur de Lire et Écrire Wallonie Picarde
Ce contexte a donné lieu à des débats particulièrement animés autour de notre militance. Lors du visionnage du premier montage du documentaire, une scène a soulevé beaucoup de questionnements : la participation de Valérie à une manifestation de défense du secteur4. Alors que cette action témoignait de son travail en éducation permanente – à savoir la thématique de l’accès aux droits politiques -, elle a été considérée comme délicate à rendre publique, dans un contexte où les injonctions politiques insistent fortement sur l’efficacité et la remise à l’emploi.
Prendre la parole et s’engager pas à pas
La participation de Marthe et Valérie à cette campagne était aussi significative de leur engagement militant. Valérie fait partie depuis plusieurs années du groupe campagne mixte (apprenant·es/ travailleu·uses) qui au sein de sa régionale pense et construit les campagnes du Mouvement Lire et Écrire. Elle y occupe une place importante et son implication dans le documentaire en est un prolongement évident : « Oui, c’est dans ce groupe que nous en avons parlé pour la première fois. Au départ, je ne savais pas si j’allais le faire et j’ai demandé l’avis de mon mari qui m’a encouragée. Le film est très réussi et y participer, ça m’a fait du bien car au moins il parle de nos problèmes. Et en même temps, Marthe comme moi, nous montrons ce que nous savons faire. Depuis, une chose a beaucoup changé dans ma vie, c’est que je ne me laisse plus faire. J’ai aussi envie de participer à toutes les activités au sein de Lire et Écrire. Par exemple le projet de donnerie à Houdeng5, que nous allons lancer et gérer au sein de la régionale, j’y travaille beaucoup. »
Du côté de Marthe, la prise de risque induite à sa participation au documentaire a aussi été débattue et décidée en famille. Mais l’envie de Marthe de s’y impliquer n’a pas non plus été ni improvisée ni instrumentalisée. Celle-ci remonte à notre campagne de 2023 et à sa première participation publique dans le cadre du spectacle « Numérique mon amour »6. Cet engagement s’est construit petit à petit et prend aujourd’hui de plus en plus d’importance dans sa vie. Marthe multiplie les prises de parole et les actions de plaidoyer (avec la presse ou avec des responsables politiques par exemple en janvier 2025 au sein du parlement européen7). Dans le cadre de cette dernière campagne, il est évident pour elle, que sa présence lors des projections a aussi pour but de porter un message de militance. A une question posée par un apprenant liégeois le 16 septembre lors de la projection du documentaire au cinéma des Grignoux « qu’est-ce qu’on peut faire pour que le gouvernement (ou les politiques) prenne conscience des problèmes et des difficultés qu’on rencontre – comment on peut agir et faire changer les choses à notre niveau ? », Marthe a été claire… « mais je suis là justement pour ça ».
Des projections accompagnées de débats et d’appels à résister
Ce documentaire permettait, selon nous, d’ouvrir un espace de réflexions et de paroles sur ces sujets d’actualité en prenant diverses portes d’entrée. Nous pouvions l’utiliser comme l’amorce d’une discussion sur le temps de la formation, la recherche d’un emploi, les difficultés face au numérique, les tabous, etc…Plusieurs régionales l’ont exploité de cette manière8.
Lors de ces projections, des représentant·es des pouvoirs communaux (échevine de l’emploi, responsable de CPAS ; etc.) étaient présent·es et ont avancé plusieurs pistes de collaborations. De simples citoyen·es ou travailleur·euses (comme une sagefemme présente à la séance de Libramont), ont aussi témoigné de l’importance de parler de l’illettrisme des personnes scolarisées en Belgique pour adapter l’accueil en hôpital des jeunes mères d’origine belge. Elle disait ignorer complètement que ne pas savoir lire et écrire touchait aussi les personnes scolarisées dans notre pays.
A la Louvière, la projection du documentaire était accompagnée d’une exposition réalisée par les apprenant·es du groupe campagne mixte. Le point de départ de ce travail : leurs vies bousculées, les courriers de l’Onem, la peur du futur, la perte de leurs droits. En dessous des portraits photographiques accompagnés de textes hautement politiques (voir illustrations ci-dessous).
Une série d’invitations scéniques aussi avec des appels vibrants à résister. Lors de l’introduction de cette séance, la chargée de projet Éducation permanente de la régionale, Caterina Morabito, s’est clairement positionnée en ce sens : « ‘Massacre à la Réformeuse’ n’est pas seulement une exposition. C’est un témoignage vivant de ce que les réformes du gouvernement ‘Arizona’ font aux personnes qui se battent pour apprendre et exister dans la société (…) Cette exposition illustre également une logique plus large : celle d’une politique qui instrumentalise la peur et la précarité pour imposer des choix économiques et idéologiques. Comme le souligne Naomi Klein9, ces « chocs » sont utilisés pour légitimer des mesures antisociales que personne n’accepterait autrement. Ici, c’est l’éducation et l’alphabétisation qui sont prises pour cibles. Mais à travers la colère transformée en portraits, la peur convertie en mots et la détresse métamorphosée en action collective, les apprenants montrent que résister est possible. L’éducation populaire devient un acte politique et citoyen, un moyen de reprendre le pouvoir sur sa vie et de protéger la démocratie. En refusant l’invisibilité, en affirmant leur existence et en construisant ensemble, ces hommes et ces femmes rappellent que la solidarité, la connaissance et l’émancipation ne sont pas des dépenses : ce sont des investissements pour toute la société. »

Luchino Paparella sur son rôle en tant que cinéaste a insisté sur l’importance de continuer à créer de nouvelles images, à donner naissance à un narratif qui casse les préjugés, surtout, face à un secteur culturel qui est attaqué de toute part : « La pratique du documentaire est importante dans ce sens-là car elle peut générer des espaces comme celui-ci. Nous devons, nous, acteur·rices du secteur culturel continuer à créer une contre parole. » Dans ce contexte, les différents « incidents » qui ont émaillé la vie du secteur associatif ces derniers mois, à la suite de prises de position jugées « trop politiques » par les autorités en place, ne doivent pas être minimisés. On peut ainsi rappeler les déclarations de Georges-Louis Bouchez qui remettait en cause le travail préventif de l’asbl Modus Vivendi au festival de Dour en 2025 en pointant une action ciblée de distribution d’outils10 sur le site en dénonçait les financements «colossaux» que l’asbl recevait de la Région wallonne et de la Région Bruxelles-Capitale, ou les critiques portées à l’encontre de la participation de l’asbl festival Esperanzah à une manifestation contre le gouvernement Arizona, participation perçue comme une prise de position politique partisane, estimant que l’action culturelle et associative devrait rester neutre. L’étau qui se resserre autour de l’autonomie associative et sa liberté d’expression est clairement illustré dans la note de cadrage discutée actuellement au niveau du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles et qui prévoit le définancement d’associations (prétendument) liées aux partis politiques, dans les secteurs de l’Éducation permanente, de la jeunesse et des centres d’archives. La FESEFA, en tant que fédération représentative du secteur de l’Éducation permanente, a réagi rapidement et publié une carte blanche, parue dans Le Vif le 7 octobre 202511, pour alerter de ce danger potentiel contre notre démocratie. Les associations peuvent-elles encore jouer un rôle de contre-pouvoir – et pour combien de temps ?
- Pour visionner le documentaire : https://lire-et-ecrire.be/Lire-et-Tracer.
- https://lire-et-ecrire.be/ABC-les-prejuges.
- Extrait issu du communiqué de presse de Dominique Rossi, Lire et Ecrire Wallonie Picarde – campagne 2025.
- Manifestation Nationale du Non-Marchand (22 mai 2025).
- https://lire-et-ecrire.be/Marche-de-Noel-solidaire-invitation-a-tous-et-toutes.
- Thandiwe Cattier, Une pièce de théâtre itinérante pour dénoncer les dérives du tout numérique, Journal de l’alpha n°232, 1er trimestre 2024, https://journaldelalpha.be/une-piece-de-theatre-itinerante-pour-denoncer-les-derives-du-tout-numerique.
- https://lire-et-ecrire.be/Droit-au-hors-ligne-Lire-et-Ecrire-et-ses-partenaires-au-Parlement-europeen.
- Voir activités organisées sur l’ensemble de la Fédération Wallonie-Bruxelles : https://lire-et-ecrire.be/Activites-dans-les-regionales-de-Lire-et-Ecrire-16534.
- Naomi Klein, La stratégie du choc : La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, 2008.
- Des pailles à sniffer distribuées en festival : Georges-Louis Bouchez s’offusque,
https://www.bruxellestoday.be/actualite/drogue-festival-paille-sniffer.html - FESEFA, Financement des associations : une atteinte à la démocratie en Fédération Wallonie-Bruxelles, https://fesefa.be/financement-des-associations-une-atteinte-a-la-democratie-en-federation-wallonie-bruxelles.
