Comme nous l’explique Pascale, le projet initial avait rassemblé uniquement des femmes belgo-turques et turques ce qui n’est pas représentatif des groupes qui sont habituellement beaucoup plus mixtes : « A l’époque, on avait volontairement rassemblé des femmes arrivées par mariage en Belgique pour leur offrir un espace de réflexion en dehors de leur cercle familial. L’idée était de revisiter les motifs classiques du conte populaire : le mariage, l’interdit, la figure du prédateur, etc. Les animatrices voulaient voir dans quels voyages ces femmes turques s’étaient lancées, avec quelles ressources, quelles difficultés et quelle était la place qu’elles laissaient dans leur famille et en elles à la figure du prédateur qui pouvait être le père, le mari, la belle-mère, le cousin, etc… ». Pour une fois, dans un groupe, on les autorisait aussi à s’exprimer en français et en turc car deux des quatre animatrices pouvaient traduire leurs propos en français. Eyad voulait faire « un conte de femmes de la petite Anatolie », car on surnomme ainsi ce quartier de Saint-Josse-Ten-Noode où il y a beaucoup de personnes immigrées de cette origine.
Finalement, pas d’atelier d’écriture, mais des débats très animés !
Rien ne s’est passé comme prévu, le conte n’a pas été écrit et la parole a envahi l’espace de formation : « C’était un peu casse-tête au niveau de la prise de parole entre participantes parlant, bien ou moins bien, en français ou en turc. Les débats s’enflammaient », raconte Pascale. Les prises de parole vont concerner les coutumes matrimoniales, la condition de l’épouse en Turquie, puis, peu à peu, s’étendre à des questionnements sur la condition de la femme dans le monde. C’est dans ce contexte que les animatrices rassemblent des phrases prononcées par les participantes pour en faire le cœur d’un nouveau projet :
Pourquoi est-ce que mon histoire n’est pas un conte de fée ?
Pourquoi j’ai mon cœur gros et fermé ?
Pourquoi le bonheur est taché de sang ?
Pourquoi tout ce qui est interdit est attirant ?
Pourquoi on nous raconte que les femmes sont dépendantes, prêtes à être croquées par le loup, puis sauvées par le chasseur ?
Pourquoi on montre toujours la femme comme faible plutôt que forte ?
Pourquoi je me sens forte en Turquie et toute petite en Belgique ?
Pourquoi je suis partie à l’aveuglette sans rien connaitre,
sans rien savoir ?1
Ces courts textes qui existent en version bilingue ont fait l’objet d’une première présentation à Eyad (dans le cadre de la semaine du genre de Saint-Josse-ten-Noode) sous forme de textes collectifs intitulés « Pourquoi ?/ Neden ? (en turc) ». Pascale se souvient que ces textes n’ont pas été bien accueillis par certaines personnes issues de la communauté turque de Saint-Josse-Ten-Noode mais que cette confrontation a conforté le groupe dans son cheminement. Les participantes disaient se reconnaitre et assumer ces textes pourtant elles n’allaient pas encore beaucoup plus loin dans leur réflexion. Elles avaient peu ou pas du tout de conscience féministe et leur représentation de ce mouvement se limitait aux « Femen2 » qu’elles considéraient comme des femmes provocatrices qui manifestaient souvent seins nus afin d’attirer l’attention sur les droits des femmes. Et c’est à partir de ces constatations que les animatrices ont commencé à travailler la question du statut des femmes. Pascale explique : « On leur disait ‘ok tu dis que tu n’es pas féministe, mais tu es une femme pourtant !’. Ce à quoi elles rétorquaient souvent ‘Oui, mais nous, les femmes turques, ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas comme ça chez nous’ ». Alors les animatrices leur ont parlé du droit de vote des femmes en Turquie (1938) qui était antérieur à celui des femmes belges (1948) et on a commencé à établir une ligne du temps comparative des acquis des femmes en Turquie, en Belgique et puis ailleurs dans le monde pour qu’elles se rendent compte que des débats avaient lieu déjà depuis très longtemps sur ces questions aussi dans leur propre pays. C’est à ce moment que ces femmes, en parallèle à leurs recherches, se sont mises à la céramique et ont créé des plaques à l’effigie des femmes turques pionnières dans les domaines de la justice, de l’éducation, de la politique, des arts, etc… Pascale, elle-même céramiste, les a accompagnées dans ce travail, disposant dans les locaux d’Eyad de deux fours permettant de mener jusqu’au bout ce processus de création.
Aujourd’hui, cet élan se poursuit avec deux groupes différents de Saint-Josse-Ten-Noode (un groupe en alphabétisation de la Maison de la famille, un groupe de FLE de l’AFBT (Association féminine belgo-turque) et prend des nouveaux développements, comme par exemple, la découverte de personnalités-femmes inspirantes de tous les pays. « On avait envie d’aller à la découverte d’autres cultures, et cette fois on ne pouvait plus trouver la première femme ingénieur, journaliste ou médecin dans le monde, alors on a décidé de définir des catégories : « Violence-patriarcat », « jeunes militantes », « courage-résistance », « minorité-minorisée », « savoir spolié », « politique droit », « écologie-survie », « instrumental-manipulées », exprime Pascale. L’idée était de trouver une tête d’affiche de femmes mises à l’honneur dans chaque section.

Actuellement, le projet se poursuit par la découverte d’autres personnalités de femmes qui s’ajoutent à celles déjà répertoriées. Ce travail de recherche se fait sur internet mais aussi lors de visites à la bibliothèque communale de Saint-Josse-Ten-Noode qui dispose du fond spécial ‘Bibliothèque en tout genre’ (BTGE) de plus d’un millier d’ouvrages sur les questions de genre et de lutte contre les stéréotypes sexistes3. Eyad projette de présenter ces nouvelles réalisations en juin 2026 lors d’une performance de participantes (projection et lecture de textes) au Théâtre de la Vie à Saint-Josse-Ten-Noode. Les groupes préparent aussi un montage (céramique – son) qui sera déjà présenté lors de la journée de lutte pour les droits des femmes le 8 mars 2026.
Les points forts du projet
Pour présenter le projet aux nouveaux groupes, Pascale ne parle pas directement du travail de la céramique, ni de celui de l’écriture collective, mais utilise d’autres moyens… « On a organisé des expos où il y avait pas mal d’informations écrites, et c’est vrai que les gens les survolent, ils n’y font pas très attention, mais à partir du moment où on organise des expos où les participantes racontent aux visiteurs et visiteuses ces histoires de femmes, c’est de là que vient l’accroche. » Ce type de rencontres qui mettent au centre le portrait, l’expérience de vie, le témoignage touchent énormément le public. Elles s’accompagnent aussi d’échanges sur certaines pionnières présentées pour apporter des nuances et ne pas tomber dans la propagande pure et dure. Il y a, par exemple, certaines pionnières qui ont réussi car elles appartenaient à une communauté privilégiée ou d’autres qui ont été instrumentalisées. La première astronaute était russe, mais toutes les femmes russes ont-elles acquis l’égalité ? Ces contextes sont explicités. Pascale cite le cas de cette pharaonne Hatchepsout dont le règne a failli être effacé par la volonté de son successeur qui avait fait enterrer toutes les statues la représentant. Heureusement, le temple qu’elle avait fait bâtir lui a permis de traverser le temps jusqu’à nous.
Pascale pense également que travailler la céramique en menant correctement toutes les étapes de fabrication y compris la mise en couleur via la cuisson des émaux est un atout. Si elle compare cette discipline avec la peinture, elle constate qu’elle donne souvent de meilleurs résultats : « En peinture, on peut avoir quelques pépites avec des personnes qui ont une approche parfois étonnante de la couleur mais c’est quand même assez rare. Par contre, avec la céramique, le résultat final est toujours beau. Et ce sont vraiment les participantes qui mènent l’ensemble des étapes et deviennent ensuite les détentrices finales de leurs créations. »
Et les freins ?
Ces débats sur le statut des femmes ont des limites, et Pascale en a conscience. « On arrive à aborder ces combats dans le cadre des droits humains. Oui, les femmes ont les mêmes droits que les hommes. Et elles défendent ce principe surtout au sein de leur famille car elles voient que les choses bougent, que leurs propres enfants se libèrent et qu’ils sont plus heureux et moins victimes des carcans imposés par les traditions familiales ou sociétales ». Pourtant, toutes sont loin de trouver des espaces de militance face au poids communautaire. Ces femmes, par exemple, ne votent pas en fonction de leurs envies, mais très souvent en se calquant sur les décisions de leur mari. Elles sont aussi freinées dans leur élan d’émancipation par la vision conservatrice du statut de la femme qui leur est renvoyée par les nombreuses chaines turques qu’elles consomment quotidiennement. Ces programmes ‘ronron’ comme les appelle Pascale leur font vivre leur vie par procuration et les privent de tout esprit auto-critique. A l’heure actuelle conclut Pascale, il est aussi impossible de pouvoir parler ensemble de combats féministes sur les questions de genre. « C’est très difficile de leur parler du droit et du désir à aspirer à un autre genre que celui avec lequel elles sont nées. C’est comme avec la nudité, ça reste tabou. Elles ne peuvent pas aller plus vite pour franchir ces étapes. Elles sont prêtes à un moment donné et les réflexions menées en ateliers ne sont que des graines semées…sur ce chemin. »
- Voir aussi l’article Louise Culot, « Bir varmis bir yokmus », Il était une fois, il n’était pas une fois dans le quartier de la Petite Anatolie, Journal de l’alpha n°220, 1er trimestre 2021, p.37, https://lire-et-ecrire.be/Journal-de-l-alpha-220-Emancipation.
- Femen est un groupe féministe d’origine ukrainienne, fondé à Kiev en 2008 qui s’est fait connaître internationalement en organisant des protestations publiques dans lesquelles ses militantes s’exposent fréquemment seins nus avec des slogans écrits sur le corps, dans le but de défendre les droits des femmes.
- https://bibliothequedesaintjosse.com/la-bibliotheque-en-tous-genres.
