Plus de 250 apprenant·es et formateur·rices, des dizaines de jeux, des échanges et beaucoup de rires : pour son édition 2026 à Charleroi, le Printemps de l’alpha a choisi de mettre le jeu au cœur de la rencontre. Une manière de valoriser les apprentissages, de faire circuler les savoirs et de rappeler que jouer peut aussi être une manière d’apprendre ensemble.

Le Printemps de l’alpha 2026 à Charleroi : bingo !

Gabrielle Vander Elst et Cécilia Locmant, Lire et Écrire Cf

Pour cette 16e édition du Printemps de l’alpha qui a rassemblé près de 300 apprenant·es et formateur·trices de plus de 20 associations, la régionale de Lire et Écrire qui accueillait l’événement avait proposé deux nouveautés : initier cette rencontre autour de la thématique du jeu et clôturer la journée par une tombola. Deux initiatives qui ont été porteuses au vu des retours très positifs d’une grande majorité de ses participant·es. 

C’est quoi le Printemps de l’alpha ?

Le Printemps de l’alpha c’est une grande aventure lancée en 2004 par Lire et Écrire Communauté française à la Raffinerie de Bruxelles. L’idée de départ : créer un lieu de rencontre entre les apprenant·es et formateur·trices d’alpha de toute la Fédération Wallonie-Bruxelles pour leur permettre d’échanger et de valoriser leurs savoirs. Des 3000 personnes réunies lors de cette première édition de 2004 jusqu’aux plusieurs centaines de participants qui, chaque année, répondent positivement à l’invitation depuis plus de 20 ans, le Printemps a connu pas mal d’évolutions. Si le cœur du projet a toujours été d’organiser une méga rencontre d’apprenant·es issu·es de toute la FWB, les thèmes et les modalités de travail ont beaucoup évolué. On pourrait parler de trois grandes époques : il y a d’abord eu la première édition XXL, unique en son genre, en 2004, puis les années « Livres » entre 2007 et 2014 (avec la présentation d’un livre lu en formation), et enfin la tendance axée « démocratie culturelle » à partir de 2015. Depuis cette date, la consigne donnée aux groupes est de valoriser leurs savoirs/apprentissages à travers une expression artistique pouvant prendre différentes formes : sculpture, expo photo, musique, théâtre, chanson, livre, peinture, danse, etc. En partant du postulat que chacun·e est producteur·trice de culture et avec des thématiques différentes chaque année (la résistance, l’Afrique, la rencontre, etc.).

Ces différentes journées du Printemps de l’alpha nous ont conduits dans des lieux différents de la FWB. Une constante du projet étant de co-organiser l’événement avec à chaque fois une régionale différente de Lire et Écrire. Une dynamique importante car elle nous permet à chaque fois de nous renouveler, de changer de thématique, de tester différentes formules. En 2019, lorsque nous avons été accueillis à Verviers, la volonté de la régionale était de revenir à l’esprit de la première édition de 2004 avec des ateliers beaucoup plus participatifs pensés pour être des lieux de rencontre où chacun serait amené à réfléchir et être actif. Le groupe qui présentait le projet devait y être attentif en travaillant en amont une animation qui serait garante de cette interactivité. Chaque groupe participant présentait son projet dans un atelier accueillant soit un groupe limité de personnes dans un espace fermé, soit davantage de personnes dans un espace d’exposition large et ouvert. 

La régionale de Charleroi désirait garder cette dynamique participative, mais a innové en choisissant une thématique et des supports axés sur le jeu qui s’éloignaient un peu de la ligne lancée en 2015 avec des réalisations plus artistiques. Comme annoncé aux associations dans l’invitation qui leur a été envoyée en décembre, il s’agissait, dans cette édition, de mettre en avant « les pratiques ludiques qui développent les savoirs, la confiance et la créativité des apprenant·es ». Alors concrètement, ça veut dire quoi ? Plein de choses comme présenter un jeu que le groupe a créé, faire découvrir des activités ludiques que le groupe utilise, redécouvrir des jeux oubliés, imaginer un jeu de piste, etc. 

Dans les faits, la formule a rencontré beaucoup de succès. 22 groupes se sont inscrits avec des propositions très différentes qui ont rassemblé plus de 250 apprenant·es. On jouait pour apprendre la langue, passer son permis de conduire, découvrir les secrets du maraîchage, mieux connaître les droits des femmes, se mettre dans la peau des personnes qui entreprennent un parcours de migration. Quizz, jeux de table, mimes, dessins, cartes, jeux d’adresse… autant d’activités par lesquelles sont passés les apprenant.es, mais aussi leurs accompagnateur·rices, formateur·rices et coordinateur·rices, qui se sont prêté·es au(x) jeu(x) !

Si la thématique de cette édition 2026 était une nouveauté, elle est loin d’être une surprise dans les pratiques pédagogiques des associations et régionales de Lire et Écrire présentes pour l’événement. Pour Sarah Chaufouraux, chargée de projets pour Lire et Écrire Charleroi-Sud, c’était une évidence :

“La thématique du jeu est une thématique que l’on a envie depuis […] très de longtemps de partager à la Régionale de Charleroi parce que l’on s’est rendu compte qu’utiliser le jeu dans la formation en alphabétisation, ça a plein d’avantages, en termes d’émancipation, […] d’exploitation de tout un tas de sujets, que ce soit les maths, le français, […] la culture en général. Donc le jeu est vraiment un chouette vecteur pour être utilisé en alphabétisation. Et puis surtout, on s’est rendu compte que dans le réseau alpha […], c’est un outil qui est très fréquemment utilisé, et je pense que c’est pour cette raison que cette édition a beaucoup de succès, c’est qu’en fait, les associations ont répondu présentes parce qu’elles avaient déjà des jeux à présenter !”

Un sentiment partagé par les nombreuses associations présentes, comme API (Accueil et Promotion au service des personnes Immigrées), qui propose un accompagnement dans l’apprentissage de l’alphabétisation et du français. Pour les formatrices présentes, le jeu n’est pas un simple moyen, c’est un incontournable de l’apprentissage : “On travaille de cette manière, par le jeu, des kahoots, des jeux écrits, différents supports… c’est plus accrocheur pour les apprenant·es. [En classe], on commence par la matière et on termine toujours par un petit jeu, c’est beaucoup plus gai.” Et sa collègue de renchérir : “L’apprentissage par le jeu est très important. La manipulation, l’échange que permet le jeu aussi, c’est très important, surtout avec un public alpha qui n’a pas encore vraiment la maîtrise de l’écrit, pour ancrer les apprentissages.”

Les Ateliers du Soleil, ASBL bruxelloise qui propose des cours d’alphabétisation non-francophone centrés sur l’humain et la personne, ont fait fort cette année en proposant une gamme de jeux divers issus des différents pays d’origine de leurs apprenant·es : de la version syrienne de notre traditionnel “chamboule-tout” (qui se pratique en équipe) aux Motankas, ces poupées traditionnelles ukrainiennes, en passant par l’awalé, un jeu de réflexion et de stratégie particulièrement apprécié au Ghana et en Côte d’Ivoire. Chaque jeu présenté a été l’occasion de pratiquer la langue, mais aussi son adresse et sa créativité, sur fond de partage de cultures aussi riches que diverses. Des jeux qui sont mobilisés au quotidien au sein de l’association, comme le précise Jean-Baptiste François : “Le jeu est utilisé dans beaucoup de classes […]. Ça permet de pratiquer davantage le français de tous les jours, le français oral, parce que dans le jeu, on peut utiliser plein de phrases que l’on ne trouverait pas habituellement dans des livres de français […]. Donc le jeu, ça permet de retenir du vocabulaire, des manières de faire des phrases, plein de choses pour apprendre le français.” 

Cette fois, l’activité se décline sous forme de jeu de dés sur la thématique du droit des femmes, conçu au sein de l’association et dont la finalité est de récupérer suffisamment de pièces d’un puzzle pour l’assembler. Une façon ludique d’aborder la question des droits des femmes sous l’angle de “vrai ou faux”, de questions à choix multiples ou de phrases à reconstituer. Si la langue et l’écrit restent des incontournables dans le processus, la finalité, elle, dépasse les enjeux de lecture et d’écriture pour s’orienter vers une dimension plus holistique de l’alphabétisation populaire : aborder la question des droits et devoirs, du genre et des valeurs d’émancipation propres à l’association. Valérie Mulatin, formatrice, revient sur les origines et les enjeux d’aborder ces thématiques : “On a travaillé les droits des femmes dans le cadre de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars. Plus spécifiquement, on a été invités à travailler sur ce thème puisqu’à Nivelles se déroule le Festiv’Elles. Plusieurs organismes autour de Nivelles étaient invités à présenter quelque chose autour du droit des femmes. Donc nous avons présenté une exposition et, de là, en partant de tout ce que l’on avait appris autour du droit des femmes, on a inventé ce jeu.” 

De tables en tables, les jeux se déclinent, accompagnés de niveaux proposés : alpha oral, alpha écrit, lecture plus poussée… Au cours de la matinée, les apprenant·es relèvent le défi. Dans une salle au fond, la Ferme de la Forestaille présente un kahoot sur le thème, cette fois, du maraîchage. C’est Logan Moureau, apprenant, qui présente le jeu que lui et ses co-apprenant·es ont créé aux différents participant·es : un kahoot, un jeu de questions-réponses portant sur le maraîchage et les espaces verts — l’occasion de mettre en avant les apprentissages pratiques issus de leur formation. Une occasion, pour Logan, de faire connaître ce domaine parfois méconnu, mais aussi d’aller à la rencontre d’autres apprenant·es : “C’est une belle journée, on a rencontré des gens qu’on n’a jamais vus, participé à des activités de personnes qu’on ne connaît pas non plus… tout dans la sympathie et la bonne humeur !” 

La rencontre, justement, est au cœur du Printemps de l’alpha depuis sa création. Une occasion quasi unique, une fois par an, pour les apprenant·es, formateur·rices et bénévoles de se rencontrer, d’échanger et de discuter autour de l’alpha. 

Lors de la préparation de l’événement avec l’équipe de Lire et Écrire Charleroi Sud-Hainaut, nous avions discuté de la manière d’améliorer la participation de tou·tes à la journée. Lors des éditions précédentes, nous avions constaté que certaines personnes n’allaient pas à la découverte des autres ateliers, soit par méconnaissance de l’objet de l’atelier, soit par crainte de ne pas savoir suffisamment bien s’y exprimer. Une des solutions que nous avions trouvée avait été de réaliser un guide de l’exposition papier assez simple et de mettre en place des équipes pour orienter les gens et leur donner envie de découvrir les ateliers des autres groupes. Un dispositif facilitateur mais pas miraculeux. 

Cette année, l’équipe hôte a eu une idée différente : organiser une tombola. Derrière ce dispositif, nous poursuivions deux enjeux. Cette activité allait permettre de terminer la journée de manière festive, mais aussi de maintenir une bonne dynamique durant toute la journée en favorisant la participation aux ateliers. « La règle du jeu » de la tombola spécifiait que seul·es celles et ceux qui avaient participé à un minimum de 5 ateliers pouvaient déposer leur carte de tombola estampillée de 5 cachets dans l’urne prévue à cet effet. Ce petit incitant a bien marché puisque lors du tirage au sort des heureux·ses gagnant·es, 182 personnes remplissaient ces conditions. 

Un autre enjeu poursuivi lors de cette édition était de réussir à faire revenir des associations externes à Lire et Écrire qui avaient déserté l’événement depuis la période Covid et l’arrêt pendant trois ans du Printemps de l’alpha. Alors qu’auparavant, les groupes participants étaient très diversifiés, l’édition post-Covid de 2024 avait surtout réuni des groupes de notre mouvement, à l’exception d’une participation d’apprenant·es d’un CPAS et du CIEP de la région. Cette année, à Charleroi, la régionale a réussi à fédérer autour de la journée 5 associations du réseau et au niveau communautaire, nous avons réussi à convaincre deux associations bruxelloises de nous rejoindre. Ce résultat est encourageant et nous espérons pour l’année prochaine accroître encore cette participation externe pour faire de cette journée une rencontre vraiment représentative du secteur de l’alpha.1


  1. Article paru dans JA https://lire-et-ecrire.be/IMG/pdf/ja223_p043_locmant.pdf